Et si l’homme censé former l’avenir d’une génération, un pilier de l’éducation rurale, se révélait être le maillon faible d’un réseau mortel d’émigration clandestine ? Le 22 septembre 2025, Ousmane Seydi, directeur de l’école primaire de Bétenty 1, a été déféré au parquet financier de Dakar, accusé d’avoir recruté et convoyé 16 migrants vers une pirogue de fortune au large de Missirah. Un coup de filet qui expose les abysses du désespoir migratoire en Casamance.
L’opération choc : faits et déroulement d’une nuit fatale
Dans la nuit du 19 septembre 2025, vers 23 heures, la Brigade de surveillance, d’interpellation et de filature de la Direction nationale de la lutte contre le trafic (DNLT) a frappé fort au quai de Missirah, village côtier de Foundiougne. Seize candidats à l’exil, majoritairement Gambiens, attendaient dans l’ombre pour embarquer sur une pirogue direction Bétenty, premier saut vers l’Europe. À leur tête : Ousmane Seydi, non pas un anonyme, mais le responsable d’une école primaire locale. Interpellé sur-le-champ, il tentait de les guider vers ce « Barça ou Barsakh » – l’Espagne ou la mort –, un slogan tragique qui hante les routes de l’Atlantique. 0 Les migrants, interrogés à chaud, ont désigné deux cerveaux : Ousmane Sarr, dit « Ansou », et Adama Ndour, dit « Klaro », basés à Bétenty, qui leur ont refilé le numéro de Seydi comme contact local. Des versements substantiels – des milliers d’euros par tête – avaient déjà transité, graissant les rouages d’un circuit bien huilé.
Contexte et analyse : un réseau familial au cœur d’un fléau endémique
Cette arrestation n’est pas un fait isolé, mais le symptôme d’une plaie ouverte en Casamance, où la pauvreté rurale et le chômage des jeunes – touchant 40 % des moins de 30 ans dans la région – transforment les enseignants en intermédiaires sinistres. 1 Seydi, d’abord récalcitrant, a craqué sous le poids des preuves : des audios WhatsApp avec un candidat, I. Senghor, où il joue les rabatteurs ; et surtout, le sort de son propre fils et d’un neveu de son épouse, convoyés gratis en Europe l’an dernier par le même duo Ansou-Klaro. « Informé depuis avril », avoue-t-il finalement, minimisant son rôle en jurant n’avoir touché aucun centime – juste une place gratuite pour un neveu dans la pirogue. Mais l’enquête révèle un engrenage familial : comment un éducateur, censé incarner l’espoir, cède-t-il au lucre des traversées ? Critiquement, ce dossier met en lumière les failles du système : la DNLT a saisi 32 pirogues et 74 convoyeurs au premier semestre 2025, avec 1 946 interpellations, dont plus de la moitié d’étrangers comme ces Gambiens. 7 Pourtant, les organisateurs comme Ansou et Klaro courent toujours, soulignant une lutte en dents de scie, où les petits poissons tombent et les gros filets se dérobent.
Les preuves accablantes : de la négation aux aveux forcés
Au départ, Seydi jure de son innocence : « Mon numéro a circulé sans mon aval. » Mais les traces numériques ne mentent pas. L’exploitation de son portable expose des échanges crus, où il coordonne arrivées et départs, un rôle de « receveur » qui vire au passeur. Ajoutez à cela les faveurs familiales – ces passages « gratuits » pour les siens –, et le tableau s’assombrit : un notable rural, respecté pour son poste, qui monnaye l’accès à l’Europe pour d’autres, tout en protégeant les siens. Le parquet financier, compétent pour les flux illicites, promet une instruction serrée, mais sans extradition des cerveaux gambien-sénégalais, ce sera une victoire à moitié.
Mon prisme : l’éducation trahie, un appel à la vigilance sociétale
Ce scandale me laisse un goût amer : comment un directeur d’école, figure d’autorité dans un village comme Bétenty 1, glisse-t-il vers ces abysses ? À mon sens, c’est le reflet d’un désespoir collectif où l’éducation, censée être un rempart, devient complice par défaut. Seydi n’est pas un monstre isolé ; il incarne un système qui peine à retenir sa jeunesse, forçant même ses gardiens à trahir leurs vœux. Le Sénégal doit interroger ses priorités : plus de fonds pour les écoles rurales, des programmes anti-chômage ciblés, et une traque impitoyable aux réseaux transfrontaliers. Sans cela, chaque pirogue qui appareille emporte un morceau de notre avenir. Et pour les victimes potentielles de cette traversée ? Leur témoignage, muet dans le dossier, crie l’urgence d’une justice qui protège, pas qui punit après coup.
Regards élargis : le Sénégal dans la toile migratoire ouest-africaine
Ce coup de filet s’inscrit dans un flux régional massif : la Gambie, voisine poreuse, voit des milliers de ses fils risquer la mer via le Sénégal, avec des routes qui irriguent jusqu’au Mali ou la Mauritanie. Des pays comme l’Espagne, porte d’entrée, ont renforcé leurs patrouilles atlantiques en 2025, repêchant 15 000 migrants au premier semestre – un record sombre. 2 Comparé à la Libye, où les mafias font la loi, ou à la Tunisie, qui externalise sa surveillance, le Sénégal opère un équilibre fragile : coopération avec Frontex tout en luttant contre les passeurs locaux. Globalement, l’Union africaine plaide pour des visas intra-continentaux, mais sans accords migratoires contraignants, ces affaires comme celle de Seydi perdurent, alimentant un marché noir qui draine 10 milliards d’euros annuels de la diaspora.
Dans les eaux sombres de Missirah, une pirogue fantôme attend son heure. Mais avec des hommes comme Seydi sous les verrous, peut-être que le « Barça » redeviendra un rêve légal, et le « Barsakh » un avertissement gravé dans la mémoire collective. Le Sénégal, terre d’espoir, ne peut se permettre d’autres naufrages.

