INSTITUTIONS JUSTICE

SÉNÉGAL : La Constitution sur le billard, le spectre de la fracture(Par Aly Saleh)

À quelques heures d’une plénière électrique à l’Assemblée nationale, le projet de révision de 29 articles de la Loi fondamentale cristallise toutes les tensions. Entre urgence parlementaire et appels pressants au dialogue national, le pays de la Teranga rejoue l’éternel arbitrage entre la force de la loi et la quête du consensus.

Le compte à rebours de la discorde

L’ambiance est lourde dans les couloirs du pouvoir à Dakar. L’horloge tourne et rapproche inexorablement le pays d’une séance plénière qui s’annonce d’ores et déjà historique, mais surtout explosive. Sur la table des députés : une proposition de loi portant révision de la Constitution. Ce n’est pas un simple toilettage de routine. Ce sont 29 articles de la Loi fondamentale qui s’apprêtent à être réécrits, modifiant en profondeur l’architecture institutionnelle du Sénégal.
Dans la rue comme dans les salons politiques, une question lancinante brûle toutes les lèvres : peut-on toucher au cœur de la République sans l’assentiment unanime de ses enfants ?

Le cri d’alarme de la société civile

Face à ce que certains qualifient de « passage en force parlementaire », les boucliers se lèvent. Parmi les voix les plus respectées, celle d’Alioune Tine, fondateur d’Afrikajom Center. Pour ce vétéran des luttes démocratiques, le constat est sans appel : toucher à 29 articles sans consensus préalable est un risque majeur pour la cohésion nationale.

« Une réforme de cette envergure doit être précédée d’un dialogue national inclusif, associant les institutions, les forces politiques et la société civile », martèle-t-on du côté des observateurs indépendants.

Pour ces acteurs, la Constitution n’est pas le jouet d’une majorité mécanique à l’Assemblée, mais un pacte social qui exige une légitimité consensuelle supérieure au simple décompte des voix des parlementaires.

La légitimité des urnes contre le pacte social

Dans le camp d’en face, l’argumentaire se veut purement institutionnel. Les partisans de la réforme estiment que l’Assemblée nationale, élue par le peuple, est pleinement dans son rôle légitime. Pour eux, retarder le processus sous prétexte de discussions infinies reviendrait à paralyser l’action publique et l’expression de la volonté populaire issue des urnes. C’est le choc frontal entre deux visions de la démocratie : la légitimité procédurale des députés contre la légitimité consensuelle de la nation.

La tradition de concertation : le modèle sénégalais à l’épreuve

Pourtant, le Sénégal possède un secret de fabrication qui lui a évité bien des abîmes par le passé : sa culture du dialogue. Historiquement, le pays a toujours su activer des leviers informels régulateurs sociaux, chefs religieux, médiateurs politiques pour désamorcer les crises institutionnelles à la dernière minute.

L’enquête montre que des tractations en coulisses tentent déjà de jeter les ponts d’un compromis. La stabilité légendaire du pays dépendra de la capacité des deux blocs à s’écouter avant que le marteau du président de l’Assemblée ne siffle la fin de la récréation.

Le blues du citoyen lambda : « La Constitution ne se mange pas »

Loin des dorures de l’Assemblée et des concepts juridiques abstraits, le Sénégal d’en bas observe ce bras de fer avec un mélange de lassitude et d’anxiété. À Sandaga, au cœur du marché dakarois, l’effervescence habituelle n’efface pas les discussions politiques. Amadou, 34 ans, vendeur de tissus et diplômé en quête d’un emploi stable, résume le sentiment général d’une formule tranchante : « Modifier 29 articles ? C’est bien beau, mais la Constitution ne se mange pas. Pendant qu’ils se battent pour des textes à l’hémicycle, le panier de la ménagère se vide et les jeunes continuent de regarder vers l’océan. On veut du consensus, oui, mais on veut surtout des solutions à nos problèmes de tous les jours. Si cette révision n’apporte pas plus de justice sociale et de travail, elle n’aura aucun sens pour nous ».

Pour Amadou, comme pour des millions de Sénégalais, le risque majeur de cette énième réforme est le décrochage total entre les priorités d’une élite politique ultra-politisée et les urgences économiques d’un peuple fatigué par les crises à répétition.

Une démocratie au carrefour de son destin

Le vote de cette révision constitutionnelle ne sera pas une simple formalité législative. Il agira comme un révélateur de la maturité politique du Sénégal. Si la loi passe sans consensus, le risque d’un divorce durable entre le citoyen et ses institutions est réel. Si le processus est suspendu pour ouvrir la voie au dialogue, le Sénégal prouvera une fois de plus qu’il reste l’exception démocratique de la sous-région, capable de faire primer la paix sur la politique politicienne.

Aly Saleh

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