Une mission scientifique italienne à Dakar, la génomique au service des ressources halieutiques, et l’Ambassadeur Michele Tommasi en visite jusqu’au marché de Soumbédioune : derrière ce geste discret se joue une autre lecture de la relation Sénégal-Italie, à l’heure où l’accord de pêche avec l’Union européenne reste suspendu. Portrait d’une coopération qui mise sur le savoir plutôt que sur le seul rapport de force commercial.
Il est des missions qui ne font pas de bruit et qui, pourtant, disent beaucoup. Fin juillet, l’Ambassadeur d’Italie au Sénégal, Michele Tommasi, recevait la Professeure Giorgia Gioachini, de l’Università Politecnica delle Marche, venue partager son expertise en génomique et en épigénétique appliquées à la gestion durable des ressources halieutiques et au développement de l’aquaculture. À l’Institut Sénégalais de Recherches Agricoles comme à l’Institut Universitaire de Pêche et d’Aquaculture de l’Université Cheikh Anta Diop, la chercheuse a animé des séances de formation et un séminaire scientifique, avant de parcourir des sites aquacoles, des points de débarquement artisanal et le marché de Soumbédioune, où l’Ambassadeur lui-même a tenu à se rendre pour toucher du doigt la réalité d’une filière qu’il considère, dit-il, comme un terrain privilégié de rapprochement entre les deux pays.
Ce geste diplomatique s’inscrit dans un moment où la question halieutique occupe une place singulière dans les relations entre le Sénégal et ses partenaires européens. Depuis novembre 2024, l’accord de pêche liant Dakar à l’Union européenne n’a pas été reconduit, Bruxelles ayant estimé que les progrès dans la lutte contre la pêche illicite demeuraient insuffisants. Ce protocole avait pourtant représenté, sur son dernier cycle, plusieurs millions d’euros de contrepartie financière et un appui direct à la gestion des stocks. Sa suspension a ouvert une période de négociations où les professionnels de la pêche artisanale, sénégalais comme mauritaniens et gambiens, réclament une lecture régionale et concertée des enjeux, loin des seuls arbitrages financiers.
C’est dans cette conjoncture que la venue de la Professeure Gioachini prend tout son relief. Elle rappelle qu’au-delà des tractations commerciales, la crédibilité scientifique d’un pays sur la gestion de ses ressources marines devient elle-même un instrument de négociation. Former des chercheurs sénégalais aux outils les plus avancés de la biologie moléculaire, c’est renforcer la capacité du Sénégal à évaluer, protéger et valoriser ses stocks halieutiques sans dépendre exclusivement d’expertises extérieures — une préoccupation que partagent d’ailleurs les autorités sénégalaises, engagées par ailleurs dans la remise en service de leur propre navire de recherche océanographique.
L’Italie, de son côté, ne découvre pas la mer sénégalaise : elle en importe depuis longtemps crustacés et mollusques, et connaît la valeur économique autant que symbolique de cette ressource. Que cette relation commerciale ancienne se double aujourd’hui d’une coopération académique et scientifique donne à la relation bilatérale une assise plus large, moins exposée aux seuls aléas des négociations commerciales.
Rien, cependant, n’autorise à parler d’un cadre déjà abouti. Cette mission demeure, en l’état, une initiative ponctuelle, et non un accord-cadre formalisé entre institutions italiennes et sénégalaises dédié à la recherche halieutique. Les financements restent à pérenniser, les résultats scientifiques à traduire en bénéfices tangibles pour les pêcheurs artisanaux eux-mêmes, et la gouvernance des stocks à consolider aux yeux de tous les partenaires, européens compris.
Mais c’est précisément dans cette lucidité que se dessine une perspective prometteuse. Si la diplomatie scientifique italo-sénégalaise sait transformer l’élan de missions comme celle-ci en partenariats durables, associant universités, instituts de recherche et acteurs de terrain, alors la mer qui relie Dakar à Rome pourrait devenir, dans les années à venir, moins un objet de litige commercial qu’un espace commun de savoir et de prospérité partagée.

