Une réflexion personnelle d’un citoyen désormais à la retraite, qui dispose enfin du temps de lire plus, d’observer et de prendre du recul.
Il y a des livres que l’on referme après les avoir lus. Et puis il y a ceux qui continuent à nous habiter, parce qu’ils nous obligent à regarder autrement le monde qui nous entoure. « Les Ingénieurs du chaos », de Giuliano da Empoli, est de ceux-là.
Si je prends aujourd’hui le temps d’écrire cette tribune, c’est aussi parce que ma situation personnelle a changé. Après plusieurs décennies consacrées à l’enseignement supérieur, à la recherche, à l’administration universitaire et à des responsabilités qui exigeaient beaucoup de disponibilité et d’engagement, la retraite m’offre désormais quelque chose de précieux : le temps. Le temps de lire davantage, de réfléchir, de regarder les événements avec davantage de distance, de confronter les informations et, surtout, de prendre du recul par rapport aux passions et aux urgences du quotidien. Cette nouvelle disponibilité intellectuelle m’amène à observer autrement notre pays et les transformations profondes qui traversent notre société.
Je ne prétends pas détenir la vérité. Je ne cherche pas à donner des leçons. Je ne parle au nom d’aucun parti. Je n’accuse personne. Mais je crois que le moment est venu de poser certaines questions, des questions qui concernent chacun d’entre nous. Sommes-nous suffisamment attentifs aux mécanismes qui peuvent conduire une société vers la division et le chaos ?
Une lecture qui interpelle
Le livre de Giuliano da Empoli ne parle pas du Sénégal. Il analyse principalement des expériences politiques en Italie, aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans d’autres démocraties. Mais certaines des mécaniques qu’il décrit sont universelles. L’auteur montre comment la politique a profondément changé avec Internet et les réseaux sociaux. Il explique comment certains stratèges ont compris que la colère, la peur, l’indignation et le sentiment d’injustice pouvaient devenir de puissants instruments de mobilisation.
Les réseaux sociaux ont amplifié ce phénomène. Une information qui provoque la colère circule souvent plus vite qu’une analyse complexe. Une accusation attire davantage l’attention qu’une démonstration. Une polémique fait davantage réagir qu’une proposition de réforme. Le livre montre ainsi que l’indignation, la peur, l’insulte et la controverse peuvent générer beaucoup plus d’engagement numérique que les débats rationnels. Cette réalité doit nous interpeller, non pas parce qu’il faudrait avoir peur des réseaux sociaux, qui constituent au contraire une formidable avancée démocratique, mais parce que nous devons apprendre à les utiliser sans devenir prisonniers de leurs mécanismes.
Et si la colère devenait progressivement une matière première politique ?
C’est l’une des réflexions qui m’a le plus marqué dans ce livre. Une société peut connaître de vraies difficultés. Les citoyens peuvent être réellement frustrés. Ils peuvent avoir de vraies raisons d’être mécontents. Le chômage peut être réel, les injustices peuvent être réelles, les inégalités peuvent être réelles, la mauvaise gouvernance peut être réelle, la corruption peut être réelle et les difficultés économiques peuvent être réelles.
Le problème n’est donc pas la colère en elle-même. Une démocratie saine doit permettre aux citoyens de se mettre en colère, de protester, de réclamer des comptes et de demander des changements. Le problème commence lorsque quelqu’un transforme cette colère en carburant permanent, lorsque la colère ne sert plus à construire une revendication mais devient une fin en soi, lorsque l’adversaire cesse d’être un compatriote avec lequel on est en désaccord pour devenir un ennemi qu’il faudrait abattre, lorsque la politique cesse d’être la recherche du meilleur chemin pour le pays et devient une compétition pour savoir qui réussira à provoquer le plus d’indignation. C’est là que le danger commence.
Pourquoi cette réflexion me concerne-t-elle particulièrement aujourd’hui ?
Parce que ma retraite me donne précisément ce que les responsabilités professionnelles ne me permettaient pas toujours d’avoir : le recul. Pendant des années, j’ai été absorbé par le travail, les responsabilités, les urgences institutionnelles, les réunions, les décisions à prendre et les problèmes à résoudre. Aujourd’hui, j’ai davantage de temps pour lire. Et lire permet de prendre de la distance. Lire permet de comparer. Lire permet de comprendre que les phénomènes que nous croyons parfois exclusivement sénégalais peuvent avoir des précédents ailleurs. Lire permet aussi de se méfier des certitudes trop faciles.
C’est probablement l’un des grands privilèges de la retraite : pouvoir consacrer davantage de temps à la réflexion qu’à l’action immédiate. Et cette réflexion m’amène à une conviction simple : nous devons faire très attention à notre pays.
Le Sénégal possède trop de potentialités pour que nous prenions le risque de le fragiliser
Notre pays dispose d’atouts considérables. Nous avons une jeunesse nombreuse et dynamique, une position géographique exceptionnelle, des ressources naturelles importantes, du pétrole et du gaz, des minerais, des terres, la mer, une diaspora importante, des entrepreneurs, des universitaires, une tradition démocratique et une société civile active. Nous avons surtout une population fortement imprégnée de valeurs religieuses et profondément attachée à son pays. Tout cela constitue un immense capital national.
Et précisément parce que notre pays possède autant de potentialités, nous devons nous demander si nous pouvons nous permettre de le laisser entrer dans une spirale de confrontation permanente. Je ne le crois pas.
Nous devons pouvoir critiquer sans détruire
Je ne souhaite pas que mon propos soit mal compris. Je ne plaide pas pour le silence. Je ne plaide pas pour la soumission. Je ne plaide pas pour l’acceptation de l’inacceptable. Au contraire. Une démocratie a besoin de critiques. Elle a besoin d’opposants, de journalistes libres, d’universitaires indépendants, de citoyens vigilants, de jeunes capables de poser des questions difficiles et d’une société civile exigeante.
Mais une démocratie a aussi besoin d’une chose fondamentale : la confiance dans le fait que nous appartenons tous au même pays. Le livre montre comment les réseaux sociaux peuvent enfermer chacun dans une « bulle » où certains faits deviennent visibles et d’autres disparaissent, au point que des citoyens finissent par ne plus partager la même réalité. C’est une perspective qui mérite toute notre attention.
Ne laissons pas les réseaux sociaux décider de l’avenir du Sénégal
Il existe aujourd’hui un risque que nous devons collectivement prendre au sérieux : celui de confondre popularité numérique et vérité. Un message qui obtient cent mille « likes » n’est pas nécessairement vrai. Une vidéo qui devient virale n’est pas nécessairement authentique. Une accusation répétée mille fois ne devient pas pour autant une preuve. Et une foule numérique n’est pas nécessairement représentative de la nation.
Nous devons apprendre à ralentir, à vérifier, à réfléchir, à douter, à écouter l’autre et à accepter parfois de dire : « Je ne sais pas. » Cette phrase est peut-être l’une des plus difficiles à prononcer à l’époque des réseaux sociaux.
Je n’indexe personne
Je tiens à le dire avec force : je n’indexe personne. Je ne dis pas qu’il existe au Sénégal des « ingénieurs du chaos » au sens décrit par Giuliano da Empoli. Je n’en ai ni la preuve ni la prétention. Je ne vise aucun parti, aucun responsable politique, aucun mouvement et aucune personnalité. Mon propos est un appel à la vigilance. Car nous devons comprendre que les mécanismes décrits dans ce livre existent dans le monde contemporain. Et lorsque l’on connaît les mécanismes d’un phénomène, on est mieux préparé pour éviter d’en devenir victime.
Notre richesse doit être une chance, pas une source de division
Le Sénégal entre dans une période déterminante de son histoire économique. Les ressources naturelles peuvent financer des infrastructures, soutenir l’éducation, renforcer notre système de santé, favoriser l’industrialisation, créer des emplois et accélérer la transformation économique. Mais elles peuvent aussi devenir un sujet de confrontation si la société perd confiance dans ses institutions et dans ceux qui les dirigent.
C’est pourquoi la question essentielle n’est pas seulement : combien de richesses avons-nous ? La question est plutôt : sommes-nous suffisamment unis, suffisamment responsables et suffisamment organisés pour transformer ces richesses en prospérité partagée ? Voilà le véritable enjeu.
Nous ne pouvons pas changer de pays
Nous pouvons changer de président. Nous pouvons changer de gouvernement. Nous pouvons changer de majorité. Nous pouvons modifier nos institutions. Nous pouvons changer nos politiques publiques. Mais nous ne pouvons pas changer de pays. Nous n’avons qu’un seul Sénégal. C’est cette évidence qui devrait guider tous nos comportements.
Lorsque nous critiquons le pouvoir, pensons au Sénégal. Lorsque nous contestons une décision, pensons au Sénégal. Lorsque nous manifestons, pensons au Sénégal. Lorsque nous publions sur les réseaux sociaux, pensons au Sénégal. Lorsque nous sommes en désaccord avec notre adversaire politique, rappelons-nous qu’il est d’abord notre compatriote.
Le véritable patriotisme est peut-être là
Le patriotisme ne consiste pas seulement à brandir le drapeau. Il ne consiste pas seulement à chanter l’hymne national. Il consiste aussi à protéger ce que nous avons construit ensemble : la paix, la stabilité, nos institutions, notre cohésion sociale, notre jeunesse, notre réputation internationale, nos ressources et notre avenir. Et surtout, à protéger notre capacité à vivre ensemble malgré nos différences.
Une responsabilité particulière pour ceux qui ont du recul
Ma position actuelle me permet peut-être de regarder certaines choses avec davantage de sérénité. La retraite n’est pas pour moi un retrait de la société. C’est, au contraire, une nouvelle étape de la vie, une étape où l’on peut mettre son expérience au service de la réflexion. Après avoir beaucoup travaillé, beaucoup enseigné, beaucoup administré et beaucoup appris, je considère que nous avons aussi le devoir de transmettre ce que nous avons compris.
Aujourd’hui, je veux simplement partager une inquiétude. Ne prenons pas à la légère les signaux qui peuvent fragiliser notre cohésion nationale. Ne considérons pas comme normal que l’insulte remplace le débat, que la rumeur remplace l’information, que la haine remplace l’argument, que la violence verbale devienne la norme ou que chaque désaccord soit interprété comme une trahison.
Nous avons encore le choix
La lecture des Ingénieurs du chaos ne m’a pas rendu pessimiste. Elle m’a rendu plus vigilant. Et cette nuance est importante. Je ne pense pas que le Sénégal soit condamné au chaos. Je pense au contraire que nous avons les moyens de l’éviter. Mais pour cela, nous devons prendre conscience des mécanismes qui peuvent conduire une société à la fragmentation.
Nous devons défendre le débat démocratique sans accepter la manipulation. Nous devons combattre les injustices sans cultiver la haine. Nous devons réclamer des comptes sans chercher à détruire les institutions. Nous devons défendre nos convictions sans considérer ceux qui pensent différemment comme des ennemis. Nous devons exploiter nos ressources sans nous déchirer autour d’elles. Nous devons donner à notre jeunesse des raisons d’espérer. Et nous devons surtout retrouver le sens du bien commun.
Le Sénégal mérite mieux que le chaos
Cette réflexion est née d’une lecture. Elle est aussi née de ma nouvelle disponibilité intellectuelle. La retraite me donne aujourd’hui le temps de lire davantage, de réfléchir davantage et surtout de prendre du recul. Et parfois, prendre du recul permet de voir des choses que l’on ne voyait pas lorsque l’on était plongé dans l’action.
C’est avec ce regard que je pose aujourd’hui cette question : que voulons-nous laisser à la génération qui vient ? Un pays riche mais divisé ? Un pays plein de ressources mais paralysé par les conflits ? Un pays où la politique serait devenue une guerre permanente ? Ou un Sénégal capable de transformer ses richesses en emplois, ses ressources en développement, sa jeunesse en force et ses différences en richesse ?
Le choix nous appartient. Je n’accuse personne. Je ne donne de leçon à personne. Je lance simplement un appel. Soyons vigilants. Parce qu’un pays peut perdre beaucoup de temps dans les querelles, parce qu’une société peut perdre beaucoup d’énergie dans la division, parce qu’une nation peut perdre beaucoup d’opportunités dans l’instabilité et parce que certaines richesses, lorsqu’elles arrivent dans un contexte de fortes tensions, peuvent devenir autant une opportunité qu’une source de convoitises et de conflits.
Nous avons trop à gagner pour prendre le risque de tout compromettre. Le Sénégal est notre maison commune. Gardons-la debout. Ne laissons personne — quel qu’il soit, d’où qu’il vienne et quel que soit son camp — nous convaincre que notre avenir doit nécessairement passer par le chaos.
Le Sénégal vaut plus que nos colères.
Le Sénégal vaut plus que nos ambitions.
Le Sénégal vaut plus que nos querelles.
Le Sénégal vaut plus que chacun d’entre nous.
Pr Ibrahima Cissé
Ancien recteur de l’Université Amadou Mahtar MBOW

