En Afrique de l’Ouest, la décision de migrer ne se prend plus autour du feu ni au conseil des anciens. Elle se prend seul, la nuit, devant un écran. Une étude scientifique rigoureuse publiée en 2025 par Luigi Limone et Valentina Geraci vient de poser ce que beaucoup refusaient d’admettre : le vrai moteur des départs clandestins n’est plus la misère — c’est l’algorithme. Et pendant que les États comptent les morts en Méditerranée, personne ne régule les pages Facebook qui fabriquent les candidats au voyage. Cette tribune est un appel au réveil.
Avant de vendre ses terres, avant de dire adieu à sa mère, avant de confier son destin à un inconnu rencontré sur WhatsApp, Mamadou a regardé des vidéos. Des vidéos de jeunes comme lui, arrivés en Europe, filmés devant des voitures rutilantes, dans des appartements lumineux, dans des villes qui ressemblent à des promesses tenues. Il a vu des commentaires enthousiastes, des milliers de likes, des émojis de drapeaux italiens. Il a cru. Il est parti. Et l’on ne sait pas encore ce qu’il est devenu. Cette scène se joue chaque jour, en wolof et en mandinka, dans les quartiers de Dakar et les villages de Gambie. Et elle nous oblige, nous — journalistes, décideurs, chercheurs, citoyens africains — à poser enfin la question que nous esquivons depuis trop longtemps : qui contrôle le récit de la migration, et qui en porte la responsabilité ?
Pendant des décennies, on a analysé la migration comme un phénomène économique, démographique, géopolitique. On a compté les bateaux, les morts en Méditerranée, les demandes d’asile. On a rarement regardé les téléphones. C’est précisément là que réside l’apport fondamental d’une étude publiée en 2025 dans la revue Synergies Roumanie par Luigi Limone et Valentina Geraci, chercheurs au Centro studi AMIStaDeS en Italie. Après des mois d’enquête de terrain entre le Sénégal, la Gambie et l’Italie — entretiens avec des migrants, des candidats au départ, des journalistes, des acteurs associatifs et des spécialistes — leur conclusion est sans appel : les réseaux sociaux ne sont plus seulement un outil de communication. Ils sont devenus un acteur à part entière des parcours migratoires, influençant les décisions, construisant les imaginaires collectifs, et parfois, précipitant des destins vers le pire. Ambivalents, disent-ils avec la prudence du vocabulaire scientifique. La réalité vécue sur les routes, elle, est souvent brutale.
Car l’Europe que nos jeunes voient sur TikTok n’existe pas. Ou plutôt, elle existe pour certains, dans certaines conditions, après des années d’effort et de sacrifices invisibles — mais jamais telle qu’elle est montrée. L’algorithme ne montre pas les échecs. Il ne montre pas ceux qui nettoient des toilettes à Milan à quatre heures du matin, ceux qui dorment à dix dans un appartement de deux pièces à Brescia, ceux qui attendent pendant des années une régularisation qui ne vient pas. Il montre les réussites, les selfies au pied de la Tour Eiffel, les transferts d’argent envoyés au village comme autant de preuves d’une vie accomplie. Omar Jarju, jeune Gambien lauréat du projet DiMMi — Diari Multimediali Migranti —, a couché par écrit ce que des milliers n’ont pas les mots pour dire : il croyait que la vie en Europe ressemblait à ce qu’il voyait sur les réseaux, les palais, les belles voitures, le style de vie prometteur, et il se demandait lui-même, avec une lucidité rare, si tout cela n’était pas une illusion. Cette lucidité est précieuse précisément parce qu’elle est l’exception. Pour la majorité des candidats au départ, la distorsion est totale, systématique, et elle constitue une violence symbolique d’une ampleur que nous n’avons pas encore nommée, ni mesurée, ni sanctionnée comme telle.
Ce qui rend la situation encore plus grave — et c’est ici que le débat doit s’ouvrir sans complaisance — c’est que cette désinformation n’est pas toujours accidentelle. Elle est parfois organisée, planifiée, financée par des réseaux criminels qui ont compris avant nos États que le vrai marché de la migration se joue désormais sur des écrans. Limone et Geraci documentent avec une rigueur troublante comment des pages Facebook affichant de beaux visuels — bateaux, contrats, permis de séjour — redirigent méthodiquement vers des groupes WhatsApp privés où l’on réclame ensuite des sommes pour des prétendus frais de dossier. L’argent versé, le contact disparaît. Ou pire : il ne disparaît pas, et il vous attend à la frontière libyenne. Ces réseaux utilisent le wolof — nagn dem, « on y va » —, le mandinka — backway, la voie maritime irrégulière — précisément pour échapper au pistage des autorités et rendre l’identification des filières plus difficile. Ils échelonnent les paiements étape par étape, avec la précision froide d’une logistique commerciale parfaitement rodée. Et lorsque la famille tarde à payer, ils utilisent les appels vidéo pour montrer les séquences de torture. Kissima Jallow, un autre jeune Gambien dont le témoignage figure dans la même anthologie citée par les chercheurs, décrit la scène avec une froideur qui glace : ses geôliers libyens l’ont forcé à appeler ses proches en vidéo pendant qu’on le frappait, pour les convaincre de payer la rançon. Le smartphone, outil de liberté et de connexion, transformé en instrument de chantage et de soumission. Voilà ce que nos gouvernements appellent encore pudiquement « migration irrégulière ». C’est une industrie criminelle structurée, qui se nourrit méthodiquement de nos rêves connectés.
Face à cette réalité documentée, la réponse commode consiste à désigner les passeurs comme seuls coupables et à fermer le dossier. C’est vrai, mais profondément insuffisant, et cette commodité intellectuelle nous coûte des vies. Les plateformes numériques — Facebook, TikTok, WhatsApp — hébergent ces contenus, ces groupes, ces profils anonymes qui recrutent en toute impunité depuis des années. Elles disposent des outils techniques pour les détecter, les modérer, les supprimer. Elles ne le font pas, ou pas assez, ou pas dans les bonnes langues, parce que l’Afrique de l’Ouest ne figure tout simplement pas dans leurs priorités de modération. Ce silence algorithmique n’est pas une négligence — c’est un choix économique. Et ce choix a un coût humain que la communauté internationale doit nommer, quantifier et sanctionner. Les États africains, ensuite, portent leur propre part de responsabilité dans cette équation. Quand a-t-on vu une campagne d’éducation aux médias numériques aussi massive, aussi soutenue, aussi présente dans les écoles, les mosquées et les marchés, que les annonces de passeurs sur Facebook ? Jamais. Les médias africains eux-mêmes — et j’inclus ici mes propres pairs sans ménagement — couvrent les naufrages sans jamais enquêter sur les algorithmes qui les alimentent. Nous montrons les corps sur les côtes libyennes. Nous ne montrons pas les pages Facebook qui ont convaincu ces mêmes corps de partir.
Il est donc temps que les institutions, les chercheurs et les acteurs médiatiques assument collectivement ce que la science a déjà établi : le véritable enjeu du XXIe siècle n’est plus seulement de gérer des flux de personnes, mais de gouverner des flux d’information. La frontière de demain ne se tiendra pas seulement à Lampedusa. Elle se tiendra aussi dans un datacenter en Californie. Cela suppose des réponses institutionnelles à la hauteur de ce diagnostic. Multiplier l’éducation aux médias dans les zones à forte émigration, en langues nationales, portée non par des fonctionnaires mais par des anciens migrants dont la parole porte une légitimité que nulle campagne officielle n’atteindra jamais. Imposer aux plateformes des obligations de modération adaptées aux réalités linguistiques et culturelles africaines, car un contenu en wolof qui recrute pour une traversée clandestine doit être aussi détectable et supprimable qu’un contenu en anglais. Mobiliser enfin les diasporas établies en Italie, en France, en Espagne — ces hommes et ces femmes qui connaissent les deux réalités de l’intérieur — pour qu’elles produisent des récits vrais, complexes, désenchantés sans être décourageants, capables de concurrencer sur les mêmes plateformes les contenus des recruteurs criminels.
Omar Jarju voulait arriver en Europe « non pas comme un esclave, non pas comme un immigrant, mais comme un jeune homme à la recherche de pâturages verts ». Cette phrase mérite d’être lue et relue par chaque décideur africain, chaque directeur de plateforme numérique, chaque rédacteur en chef, chaque expert qui se réunit en conférence pour parler de migration sans jamais parler d’algorithmes. Elle contient une dignité immense et une tragique naïveté que des systèmes d’exploitation ont appris à fabriquer industriellement, à grande échelle, pour quelques centaines de dollars de budget publicitaire. Nos jeunes ont le droit de rêver d’ailleurs. Ils ont aussi, et surtout, le droit fondamental de savoir la vérité sur cet ailleurs. Leur garantir l’accès à une information juste, vérifiée et humaine n’est pas une question de générosité ou de bonne volonté. C’est une obligation politique, une responsabilité collective et la condition minimale pour que leur départ, s’il a lieu, soit un choix libre et éclairé — et non le produit calibré d’une manipulation organisée derrière un écran.
Le smartphone est devenu le nouveau passeur. À nous de décider, collectivement et sans délai, s’il restera un passeur de rêves brisés, ou s’il peut devenir, enfin, un passeur de vérités libératrices.
Tribune rédigée à partir de l’étude de Luigi Limone et Valentina Geraci, « Information, désinformation et instrumentalisations médiatiques dans les parcours migratoires ouest-africains vers l’Italie », publiée dans Synergies Roumanie, n°20, 2025

