Engagés dans une bataille pour la défense de leur souveraineté économique, le Burkina, le Mali et le Niger entendent créer leur propre banque d’investissement et de développement. De quoi bousculer les instances régionales et s’interroger sur l’avenir du franc CFA dans la zone.
Créer une banque confédérale d’investissement et de développement pour asseoir la souveraineté de l’Alliance des États du Sahel (AES). Telle est l’ambition du Burkina Faso, du Mali et du Niger, trois pays dirigés par des militaires et qui, après être sortis de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), se sont associés, le 16 septembre 2023, pour défendre leurs intérêts.
Si l’AES ne cesse depuis de réaffirmer son appartenance à la zone franc et à l’Union monétaire ouest-africaine, que dirige la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), et si elle entend maintenir des relations avec la Banque d’investissement et de développement de la Cedeao (BIDC), elle n’en multiplie pas moins les initiatives pour reprendre en main sa souveraineté financière.
L’une de ses dernières décisions est l’annonce, évoquée en début d’année, puis officialisée en mai, de la création d’une banque confédérale. Un projet sur lequel les ministres des Finances des trois pays ont travaillé en juillet, en se fixant pour objectif de rassembler le capital initial de la nouvelle institution d’ici à la fin de septembre.
Durcissement des conditions de financement sur le marché régional, persistance de crises sécuritaires et humanitaires, perturbation des chaînes d’approvisionnement, hausse des cours des matières premières… Pour les pays de l’AES, le contexte économique et politique est franchement défavorable. Ils font néanmoins preuve de résilience. D’après la BCEAO, la croissance du Burkina a atteint 4,9 % en 2024, celle du Mali, 5,3 %, et, surtout, celle du Niger, 8,4 %. Pour l’année 2025, les prévisions du FMI et de la Banque mondiale sont respectivement de 4,3 %, 5 % et 6,6 %.
Aux yeux des dirigeants burkinabè, maliens et nigériens, l’établissement d’une banque confédérale réduira l’influence politique des bailleurs de fonds internationaux ainsi que les contraintes économiques que ceux-ci leur imposent. Elle facilitera, en outre, l’orientation des financements vers des priorités définies sur le plan intérieur. Reste que nombre de points sont en suspens – de la faisabilité du projet à ses conséquences régionales et politiques.
1. Pourquoi l’AES veut-elle créer sa propre banque de développement ?
Pour le Burkina Faso d’Ibrahim Traoré, le Mali d’Assimi Goïta et le Niger d’Abdourahamane Tiani, les motifs sont à la fois d’ordre économique, politique et stratégique. Si les militaires au pouvoir clament leur appartenance à l’Union monétaire ouest-africaine, composée de huit pays d’Afrique de l’Ouest ayant en commun le franc CFA, ils prônent en même temps la mise en place d’une architecture financière alternative.
« Les pays de l’AES ont des besoins massifs dans le domaine des infrastructures, de l’énergie, de l’agriculture, de la sécurité alimentaire et de l’industrialisation. Or leurs économies subissent des contraintes de financement liées à l’arrimage du
franc CFA à l’euro et à l’absence de politique monétaire autonome. La création monétaire et l’allocation de crédits ne sont pas calibrées en fonction de leurs priorités », explique l’économiste sénégalais Magaye Gaye, par ailleurs ancien cadre de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), qui souligne que les pays de l’AES sont confrontés à « un ostracisme croissant de la part d’institutions régionales comme l’UEMOA et la BCEAO, qui s’inscrivent dans une logique de coercition ».
La création d’une banque en propre − baptisée Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID-AES) − permettrait à l’AES de reprendre en main son destin financier, et aussi de rompre son l’isolement.
« Depuis les coups d’État militaires, le Mali, le Burkina et le Niger sont frappés par des sanctions internationales, et leur accès aux financements de la Cedeao ainsi qu’à ceux de certaines institutions multilatérales a été suspendu. La banque constituerait donc une voie de contournement pour continuer à financer leurs économies », souligne Amadou Niang, directeur Afrique du groupe hongkongais SFE (Sing Family Entreprise).
« La banque de développement de l’AES s’inscrit dans une stratégie d’émancipation, qui vise à financer les pays en fonction de leurs propres priorités et à négocier d’égal à égal avec des partenaires extérieurs », renchérit l’économiste malien Modibo Mao Makalou. Si l’initiative de l’Alliance s’appuie sur de solides atouts (existence d’un capital de départ, volonté politique forte, adoption de priorités claires, etc.), son succès dépendra toutefois de la capacité de l’AES à asseoir une gouvernance fiable et transparente, à mobiliser des capitaux additionnels et à préserver sa stabilité politique.
« Transformer une initiative politique en une institution bancaire crédible, comparable à la BOAD ou à la BIDC à leurs débuts, sera un enjeu crucial pour l’AES. Une ouverture politique et une plus grande souplesse à l’égard des pays frères de la Cedeao seraient également à l’avantage de la nouvelle banque », insiste Amadou Niang.
2. D’où proviendront les ressources de la banque ?
Les États ont annoncé que le capital initial s’élèverait à 500 milliards de francs CFA (environ 890 millions de dollars). À titre de comparaison, le capital de la BOAD est de 1 709 milliards de F CFA (environ 3 milliards de dollars), et celui de la BIDC de 3,5 milliards de dollars.
En mai dernier, à Bamako, les ministres des Finances de l’AES ont confirmé leur choix de « libérer le capital initial de la BCID-AES d’ici au 30 septembre 2025 en prélude à la tenue de l’assemblée générale constitutive ». Le reliquat du capital social devra, lui, être libéré au plus tard le 31 décembre 2028. « Le financement sera le point central du projet, ces États n’ayant pas la même profondeur financière que les grandes économies africaines », insiste le financier Amadou Niang.
En attendant, un aréopage de consultants, engagés par les États sahéliens, met les bouchées doubles pour produire les textes fondateurs qui définiront la gouvernance et détermineront le lieu du siège de la future banque. « La mobilisation est forte dans les trois capitales, signe d’une réelle volonté
politique », commente l’économiste malien Modibo Mao Makalou.
Si la BICD-AES peinait à mobiliser les bailleurs de fonds traditionnels, elle pourrait obtenir le soutien d’autres financeurs, comme les pays du Golfe, la Chine, la Russie ou encore les institutions des BRICS. Les banques commerciales nationales pourraient également s’engager. La BICD-AES pourrait aussi recourir à des mécanismes de prélèvement sur les recettes issues de l’exploitation des ressources naturelles nationales (or, uranium, coton), ou encore émettre des obligations régionales, voire internationales. « L’objectif de la BICD-AES est de sécuriser une base de capital patient pour des projets structurants et de démontrer rapidement sa capacité de cofinancement afin d’attirer des lignes concessionnelles ou des syndications », précise Magaye Gaye.
3. Quelles seront ses relations la BCEAO ?
En pratique, la banque de développement de l’AES n’aura pas le même champ d’intervention que la seconde, qui gère la politique monétaire commune à l’Union. Dans ce cadre, la banque confédérale pourrait bénéficier de la crédibilité de la BCEAO pour ses emprunts extérieurs, comme c’est le cas pour les pays de l’Uemoa (Côte d’Ivoire, Bénin, etc.) qui émettent des obligations sur le marché international.
Selon les experts, les deux institutions devraient être amenées à coopérer. « À très court terme, dans une logique de transition institutionnelle, la gestion des flux AES pourrait rester dans les circuits actuels de la BCEAO pour certaines opérations, le temps de trouver des solutions au sein de l’entité de l’AES, explique Magaye Gaye. À moyen terme, sa trajectoire stratégique devrait conduire l’AES à créer sa propre banque centrale, condition d’une autonomie monétaire et d’une
pleine maîtrise des réserves. »
Une autre solution temporaire pourrait toutefois émerger : la banque de l’AES pourrait confier une partie de ses avoirs à une banque centrale partenaire en dehors de l’UEMOA, par exemple en Asie, par le biais d’accords bilatéraux, afin de réduire sa dépendance aux circuits classiques.
4. La banque de l’AES pourra-t-elle cohabiter avec la BOAD ?
Les experts et économistes contactés par JA répondent par l’affirmative, tout en mettant en garde contre le risque de doublon. Ils insistent donc sur la nécessité de développer une banque de l’AES agissant en complément de la BOAD.
Dans les faits, rien n’empêche juridiquement des États actionnaires de la BOAD de souscrire parallèlement d’autres engagements internationaux de financement. « Dans certains pays membres de l’UEMOA, il existe déjà des banques ou des fonds d’investissement et de développement. Que trois pays de l’Union se réunissent pour créer une nouvelle entité ne pose aucun problème. Ce sont juste des capitaux supplémentaires destinés à des investissements », assure une source qui travaille au sein l’institution monétaire, à Dakar.
Les pays de la zone participent déjà à d’autres instruments sous-régionaux, comme la BIDC, le Fonds de solidarité africain, sis à Niamey, ou encore le Fonds africain de garantie et de coopération économique. Les banques de développement nationales coexistent également avec des institutions régionales,
en cofinançant des projets, en ouvrant des lignes de crédit ou en menant des syndications. La compatibilité juridique n’est donc pas un obstacle ; les frictions éventuelles seront politiques et opérationnelles.
5. L’initiative de l’AES constitue-elle une étape vers le divorce avec le franc CFA ?
Théoriquement non, les pays de l’AES ayant à maintes reprises réaffirmé leur adhésion à la monnaie commune et à l’Union monétaire ouest-africaine. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger représentent environ 75 % du territoire de l’Union, près de la moitié de sa population, et environ 30 % du PIB régional. Sur le marché financier régional, ces pays, qui totalisent près de 35 % des levées de fonds, détiennent une dette souveraine de 6 760 milliards de FCFA, soit un peu plus du quart de la somme globale, estimée à 20 216 milliards.
En se dotant d’un instrument financier autonome, l’AES entend réduire mécaniquement le périmètre économique et l’influence financière de l’UEMOA tout en envoyant un signal de rééquilibrage des rapports de force. « C’est a minima une séparation de biens : l’AES se dote de ses propres leviers pour financer ses priorités et protéger ses choix. À moyen terme, si sa politique monétaire devient pleinement autonome, cela ressemblera davantage à un divorce assumé. Mais, si une coopération fonctionnelle est en œuvre, on parlera plutôt de pluralisme institutionnel avec des ponts techniques », décrypte Magaye Gaye.
Ce défi se présente à l’AES au moment où celle-ci a fort à faire pour maintenir sa stabilité politique. « Même soutenus par leurs opinions, ces régimes sont exposés
à des tentatives de déstabilisation internes ou externes qui visent à empêcher la consolidation d’un outil financier souverain », affirme Magaye Gaye, qui cite les pressions d’organisations pro-occidentales ou encore le levier que constituent les notations des agences internationales.
Jeune Afrique

