Macky Sall, l’ONU et le grand paradoxe africain
Il y a quelque chose de profondément vertigineux dans la trajectoire de Macky Sall. Quelque chose qui tient à la fois du roman balzacien et de la tragédie shakespearienne. Voilà un homme qui, après douze années passées à tenir d’une main de fer les rênes d’un Sénégal qu’il aura laissé fracturé, exsangue et meurtri, surgit aujourd’hui sur la scène diplomatique mondiale avec une ambition qui aurait pu sembler surréaliste si elle n’était pas désormais officielle : briguer le poste de Secrétaire général des Nations Unies. Son dossier a été déposé à New York, au siège même de l’ONU, par le président du Burundi Évariste Ndayishimiye, qui assure en ce moment la présidence en exercice de l’Union africaine. Macky Sall devient ainsi, selon ses propres partisans, « le candidat de l’Afrique ». L’Afrique. Ce continent qu’il n’a cessé d’invoquer en discours, et dont il a si souvent trahi les intérêts en actes.
Pour comprendre l’ampleur de ce paradoxe, il faut remonter le fil d’une histoire qui commence bien avant le départ précipité du palais de l’Élysée dakarois. Macky Sall prend le pouvoir en 2012 sur une promesse simple et puissante : rompre avec les excès de l’ère Abdoulaye Wade, restituer au peuple sénégalais sa dignité politique et économique, construire un État de droit. Ces promesses, il les formulait avec l’éloquence d’un technocrate rodé aux arcanes de l’administration pétrolière, ancien directeur de la Sonatel, ancien ministre des Mines. La classe moyenne dakaroise y croyait. La diaspora y croyait. Et pendant quelques années, le monde y a cru aussi. C’est ce même capital de crédibilité internationale qui le conduira à présider l’Union africaine en 2022, à être désigné « Président mondial pour le Climat » par le secrétariat de la CNUCC, à être reçu à Washington, Pékin, Paris et Riyad comme un interlocuteur incontournable du continent africain.
Mais pendant que Macky Sall jouait les ambassadeurs du monde à l’étranger, le Sénégal saignait. Les années 2021, 2022 et 2023 resteront dans l’histoire du pays comme une séquence de brutalité d’État rarement vue depuis l’indépendance. Des manifestants, en grande majorité des jeunes, tombaient sous les balles des forces de sécurité. Le bilan officiel reconnaît plus de cinquante morts — des observateurs et des organisations de défense des droits humains évoquent un chiffre qui frôle les quatre-vingt-trois victimes. La justice était instrumentalisée à des fins politiques, le principal opposant Ousmane Sonko poursuivi dans des conditions d’une partialité criante, la presse muselée, internet coupé, les réseaux sociaux bloqués comme dans les pires dictatures numériques du continent. C’est cet homme-là, ce « boucher de Marrakech » comme certains de ses détracteurs ont pris l’habitude de le désigner, qui se présente aujourd’hui comme le recours moral et diplomatique de l’humanité.
Car l’exil de Macky Sall au Maroc n’a rien d’un simple repos post-présidentiel. Sa villa cossue de Marrakech, acquise depuis 2014 — soit pendant qu’il était encore aux affaires — révèle à elle seule la préparation méticuleuse d’une sortie de scène nationale doublée d’une projection internationale. Rabat représente pour lui bien plus qu’un refuge climatique. C’est un pont stratégique vers Paris et les chancelleries francophones, un accès privilégié aux réseaux économiques et diplomatiques du monde arabe, un poste d’observation confortable depuis lequel il peut observer, commenter, et manœuvrer sans avoir à répondre devant aucun tribunal, aucune commission d’enquête, aucune institution de son propre pays. En s’installant au Maroc, Macky Sall a accompli ce tour de passe-passe politique rarissime : se soustraire à la justice potentielle de son peuple tout en maintenant l’image d’un homme d’État au-dessus de la mêlée. C’est précisément ce périmètre soigneusement préservé, cette distance calculée avec Dakar, qui lui permet aujourd’hui de parler au monde d’une voix qu’il croit encore audible.
La mécanique de cette candidature mérite qu’on s’y arrête avec rigueur. Pour qu’un candidat au poste de Secrétaire général de l’ONU soit recevable, il faut en principe le parrainage formel de son pays d’origine. Or c’est là que réside le premier nœud gordien de l’aventure onusienne de Macky Sall. Dakar est aujourd’hui dirigé par des hommes qui n’ont aucune intention de lui offrir ce sésame. Bassirou Diomaye Faye à la présidence, Ousmane Sonko à la primature — l’homme que Macky Sall a tenté d’éliminer politiquement et judiciairement pendant des années. Les relations entre l’ancien président et l’exécutif actuel sont non seulement glaciales, elles sont fondamentalement antagonistes. En contournant ce verrou institutionnel par l’entremise du président de l’Union africaine — le Burundais Ndayishimiye — ses partisans ont trouvé une voie de dépôt alternative qui court-circuite brillamment le blocage sénégalais. Mais cette pirouette juridico-diplomatique ne résout pas le problème politique fondamental : comment un homme peut-il prétendre parler au nom du monde entier quand il ne peut même pas rentrer chez lui ?
Il y a une ironie cinglante à observer que c’est depuis son exil marocain, en opposition déclarée avec le gouvernement légitime de son propre pays, que Macky Sall ambitionne de diriger l’organisation censée incarner la paix entre les nations, l’État de droit international et le respect des droits humains fondamentaux. C’est ici que le débat entre politologues et experts des relations internationales devient passionnant — et révélateur. Certains analystes font valoir que le parcours de Macky Sall sur la scène mondiale est objectivement impressionnant : dix ans de diplomatie intensive, des médiations dans plusieurs crises régionales africaines, une présence aux grands forums multilatéraux, une maîtrise des équilibres entre puissances occidentales et émergentes. Il a, c’est indéniable, maintenu le Sénégal dans une ligne de non-alignement pragmatique qui lui a permis d’entretenir des relations constructives avec Washington, Pékin, et Moscou simultanément. C’est exactement le type de profil que la diplomatie onusienne exige de son secrétaire général.
Mais d’autres experts, plus critiques, rappellent avec insistance que la crédibilité onusienne ne se bâtit pas uniquement sur un carnet d’adresses ou une aptitude à serrer des mains en photo. Elle exige une légitimité morale, une exemplarité en matière de droits humains et de gouvernance démocratique qui, dans le cas de Macky Sall, se trouve sérieusement ternie. Dans les couloirs même de l’ONU à New York, le souvenir est encore vif des manifestants sénégalais qui, en 2023, avaient installé des écrans géants devant le siège de l’organisation pour projeter les images des victimes de la répression à Dakar. Ce n’est pas un détail anecdotique. C’est un signal diplomatique d’une brutalité rare, qui dit tout de la façon dont la communauté internationale reçoit le personnage. À cela s’ajoute la contrainte géopolitique structurelle que beaucoup feignent d’ignorer : selon les règles informelles mais quasi-incontournables de rotation régionale qui régissent le choix des secrétaires généraux de l’ONU, le prochain titulaire du poste devrait venir d’Europe de l’Est ou des Balkans. Une candidature africaine en 2026, quelle que soit sa qualité intrinsèque, se heurte à ce mur de réalisme géopolitique qui pèse bien plus lourd que les bonnes intentions.
Et c’est précisément là que la dimension africaine de cette affaire prend toute son épaisseur. Car la question qui se pose n’est pas seulement celle de Macky Sall en tant qu’individu. Elle touche à la capacité — ou à l’incapacité — du continent africain à imposer ses candidats dans les grandes institutions multilatérales mondiales. Depuis Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan, l’Afrique n’a plus fourni de Secrétaire général à l’ONU. Cette absence dure depuis des décennies, et elle traduit une marginalisation structurelle du continent dans la gouvernance mondiale qui devrait indigner bien au-delà des cercles diplomatiques. En ce sens, l’ambition d’une candidature africaine est légitime dans son principe. Mais si l’Afrique doit revenir aux premières loges de la diplomatie mondiale, elle mérite mieux qu’un candidat dont le profil est contesté par sa propre population et dont l’image porte les stigmates de la répression politique.
La position d’Ousmane Sonko dans cette affaire ajoute une couche supplémentaire de complexité géopolitique. Le Premier ministre sénégalais, figure de proue d’un panafricanisme souverainiste qui n’a rien d’un tropisme rhétorique, mène depuis son accession au pouvoir une politique étrangère de rupture assumée. Son rapprochement avec les pays de l’Alliance des États du Sahel — le Mali, le Burkina Faso, le Niger — et ses critiques régulières à l’égard de l’UEMOA, qu’il juge trop inféodée à Paris et à la zone franc, dessinent une nouvelle géographie diplomatique sénégalaise qui n’a rien à voir avec la trajectoire de son prédécesseur. Là où Macky Sall cultivait sa relation avec l’Élysée comme un atout stratégique, Sonko l’assume comme un héritage colonial à déconstruire. Cette divergence profonde n’est pas qu’un désaccord politique ordinaire : elle représente deux visions radicalement opposées de la place du Sénégal et de l’Afrique dans l’ordre mondial. Et dans ce contexte, voir Macky Sall briguer le poste le plus élevé du multilatéralisme onusien — ce même multilatéralisme que Sonko et l’AES jugent fondamentalement inégal — n’est pas sans ironie cruelle.
Car que laisserait derrière lui un Sénégal dont l’ancien président serait devenu Secrétaire général de l’ONU ? D’abord, une image profondément contradictoire : celle d’un pays qui officialiserait ainsi la réhabilitation internationale d’un homme que sa propre justice pourrait, demain, être amenée à examiner pour des faits de violence politique grave. Ensuite, un message désastreux envoyé à tous les peuples africains qui se battent pour l’accountability de leurs dirigeants : que l’on peut réprimer, emprisonner des opposants, fermer internet, tuer des jeunes dans la rue, et finir ses jours en diplomate honoré et célébré. Ce signal-là serait infiniment plus destructeur pour la démocratie africaine que n’importe quel coup d’État militaire, parce qu’il accomplirait le pire : légitimer l’injustice en la couronnant.
Macky Sall a compris, avant beaucoup d’autres, que dans le monde contemporain, le pouvoir réel ne se joue plus seulement dans les capitales nationales mais dans les organisations multilatérales, les forums climatiques, les institutions financières internationales. Sa longévité politique, sa résistance, son sens du réseau constituent une forme d’intelligence stratégique qui force une certaine admiration, même chez ses adversaires les plus résolus. Mais l’intelligence stratégique sans la justice n’est qu’habileté. Et l’habileté, à ce niveau de responsabilité mondiale, ne suffit pas. Elle ne devrait pas suffire.
L’histoire jugera si l’homme qui a fui son peuple pour conquérir le monde est parvenu à ses fins. Ce qui est certain, c’est que le Sénégal, lui, ne peut pas se permettre le luxe de l’amnésie. Les 83 jeunes tombés sous ses mandats ne sont pas des abstractions statistiques. Ils étaient des fils, des pères, des rêves brisés dans une rue de Ziguinchor, de Dakar ou de Saint-Louis. Et c’est leur souvenir, plus que n’importe quelle règle de rotation géopolitique ou de mécanique onusienne, qui devrait peser dans la balance de ce débat. Non pas comme vengeance. Mais comme mémoire. Et la mémoire, contrairement aux candidatures, ne se dépose pas à New York.
Rédaction Analyse Géopolitique

