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Déficit public et richesse privée : une vérité comptable ignorée

L’annonce récente des autorités sénégalaises, affirmant vouloir ramener le déficit budgétaire à l’équilibre d’ici 2027, traduit une vision profondément réductrice et une ignorance des réalités comptables les plus élémentaires de la macroéconomie.

La comptabilité nationale repose sur une égalité fondamentale entre les dépenses agrégées et les revenus globaux. Selon l’approche par la demande, le PIB se décompose en la somme des dépenses de consommation des ménages (C), des investissements privés (I), des dépenses publiques (G), et du solde commercial, soit les exportations (X) moins les importations (M). Cette relation s’écrit ainsi :
Y = C + I + G + X – M,
où Y représente le PIB. Cette équation reflète la manière dont les différentes composantes de la demande globale contribuent à la production nationale.

D’un autre point de vue, celui de la répartition du revenu, le PIB peut être considéré comme l’ensemble des revenus perçus par les ménages. Ces revenus sont alloués de trois manières : à la consommation (C), à l’épargne (S) et au paiement des impôts (T). Cette approche donne lieu à l’équation :
Y = C + S + T
Ces deux équations décrivent des perspectives complémentaires de la même réalité économique.

En les combinant, on obtient une relation d’équilibre entre les décisions de dépense, d’épargne et de prélèvements publics au niveau agrégé. En égalisant les deux expressions du PIB et en simplifiant, on élimine la variable C, ce qui permet d’écrire :
I + G + X – M = S + T
Cette relation constitue une base essentielle pour comprendre les interdépendances entre les secteurs économiques et la manière dont les flux financiers circulent au sein de l’économie.

À partir de cette égalité, il est possible de dériver les identités comptables des soldes sectoriels, qui permettent d’analyser en profondeur les interactions entre le secteur privé domestique, le secteur public et le secteur extérieur. En réorganisant l’équation précédente, on obtient :
(S – I) = (G – T) + (X – M)
Cette formule exprime que l’excédent net du secteur privé (l’épargne nette, c’est-à-dire l’épargne moins l’investissement) est égal à la somme du déficit public (les dépenses publiques moins les recettes fiscales) et du solde extérieur (exportations nettes, soit exportations moins importations). Elle peut également être écrite sous la forme d’une équation identitaire globale :

(S – I) + (T – G) + (M – X) = 0, soulignant que la somme des soldes nets des trois grands secteurs économiques est toujours nulle, par simple principe de comptabilité. Cette relation n’est pas le fruit d’une théorie, ni d’une hypothèse économique particulière, mais constitue une vérité comptable irréfutable.

Dans le cadre de l’analyse macroéconomique contemporaine, l’approche par les soldes sectoriels constitue un outil central pour comprendre les dynamiques financières au sein d’une économie nationale. Elle repose sur une identité comptable fondamentale selon laquelle la somme des soldes financiers nets des trois grands secteurs économiques (le secteur gouvernemental, le secteur privé domestique et le secteur extérieur) doit nécessairement être égale à zéro à chaque instant. Cette contrainte découle du fait que chaque unité de dépense de l’un de ces secteurs constitue une recette pour un autre ; autrement dit, les flux monétaires qui traversent l’économie forment un système fermé où les dettes des uns font les actifs des autres. En conséquence, un excédent (ou surplus) enregistré dans un secteur implique symétriquement un déficit dans au moins un des deux autres. Cette relation structurelle rend toute tentative d’analyse isolée d’un solde sectoriel fondamentalement incomplète, voire trompeuse.

Le solde du secteur public est l’un des éléments majeurs de cette équation. Il regroupe l’ensemble des administrations publiques, cela comprend les niveaux fédéral, étatique et local. Un excédent budgétaire dans ce secteur traduit une situation où les recettes fiscales perçues excèdent les dépenses publiques. Cela signifie que le gouvernement retire davantage de ressources monétaires du reste de l’économie qu’il n’en injecte. Il devient alors un épargnant net, améliorant sa position financière nette. Mais cette amélioration s’opère au détriment des autres secteurs, en particulier du secteur privé domestique, qui voit ses actifs financiers nets diminuer dans la même proportion. À l’inverse, un déficit public indique que l’État dépense plus qu’il ne collecte en impôts : il augmente alors sa dette, mais fournit en contrepartie des liquidités nettes au secteur privé, accroissant ainsi la richesse financière de ce dernier.

Le secteur privé, composé des ménages et des entreprises résidentes, peut également enregistrer un excédent ou un déficit. Un solde excédentaire signifie que, globalement, les agents privés épargnent davantage qu’ils n’investissent ou qu’ils n’empruntent. Cette situation se traduit par une accumulation d’actifs financiers nets, signe d’une prudence accrue ou d’une faiblesse de l’investissement productif. À l’inverse, un déficit du secteur privé reflète une dynamique où les agents empruntent et dépensent davantage qu’ils ne perçoivent de revenus, réduisant ainsi leur patrimoine financier net. Cette situation est souvent observée en période de bulle spéculative ou de crédit, mais elle peut également refléter une confiance dans l’avenir, stimulant l’investissement privé.

Le troisième secteur, le secteur extérieur (ou « reste du monde »), enregistre un excédent lorsque les non-résidents d’un pays sont des créanciers nets vis-à-vis de celui-ci. Cela se traduit par un déficit du compte courant national, généralement causé par des importations de biens et de services supérieures aux exportations. Dans un tel contexte, le pays concerné s’endette vis-à-vis de l’étranger pour financer ses achats au-delà de ses capacités productives. Les capitaux entrants reflètent alors l’épargne étrangère utilisée pour financer le déficit commercial domestique. Inversement, un excédent du compte courant indique que le pays est créancier net du reste du monde, prêtant plus qu’il n’emprunte, et accumulant ainsi des avoirs extérieurs.

Cette relation permet d’aboutir à une conclusion macroéconomique de grande portée : dans une économie ouverte caractérisée par un déficit commercial, le seul moyen pour que le secteur privé national puisse maintenir une position nette d’épargne positive est que le gouvernement conduise une politique de déficit budgétaire. En effet, si le pays importe davantage qu’il n’exporte, alors il envoie une partie de ses revenus hors de son territoire. Cette sortie nette de capitaux doit nécessairement être compensée par une entrée nette de fonds en provenance du secteur public, faute de quoi le secteur privé sera contraint à la désépargne, c’est-à-dire à réduire ses avoirs financiers ou à s’endetter pour financer ses dépenses. Autrement dit, dans un contexte de déficit extérieur, un excédent budgétaire de l’État implique mécaniquement une contraction de la richesse financière du secteur privé.

Cette approche offre une grille de lecture puissante pour comprendre les mécanismes de transmission entre les décisions budgétaires de l’État, les comportements d’épargne et d’investissement du secteur privé, et les relations économiques avec le reste du monde. Elle permet notamment d’évaluer l’impact de la politique budgétaire sur la position financière du secteur privé. Lorsque l’État enregistre un déficit, c’est-à-dire qu’il dépense plus qu’il ne prélève par l’impôt, il injecte des ressources financières nettes dans l’économie, ce qui tend à accroître les actifs financiers du secteur privé. À l’inverse, un excédent public représente un prélèvement net sur le secteur privé, contribuant à une réduction de sa richesse financière nette.

Le principe consistant à limiter un déficit public ne repose sur aucun fondement économique ou juridique solide.
Au Sénégal, comme dans bien d’autres pays, le déficit public faible est généralement perçu comme un indicateur de bonne santé financière de l’État et de rigueur dans la gestion gouvernementale. Cette perception, largement répandue, est pourtant trompeuse, même si elle trouve une explication dans l’imitation mécanique et non critique du modèle européen.

Les institutions communautaires ouest-africaines, telles que l’UEMOA et la CEMAC, ont adopté des « critères de convergence » intégrant des plafonds à ne pas dépasser en matière de déficit budgétaire. Dans cette logique, un déficit public supérieur à 3 % du produit intérieur brut est considéré comme un signe négatif. Or, cette règle dite des 3 % n’a aucune base scientifique : Elle fut instaurée au début des années 1980 en France, sous la présidence de François Mitterrand, dans le seul but de légitimer des politiques d’austérité. Ce seuil arbitraire avait pour fonction de donner un vernis de rationalité et de rigueur scientifique à des coupes budgétaires décidées pour des raisons purement politiques. Les concepteurs eux-mêmes de ce ratio l’ont qualifié de « chimère », soulignant son absence de fondement théorique et empirique. Malgré cela, ce critère a acquis une dimension internationale avec la mise en place de l’euro en 1999. Pour éviter toute solidarité budgétaire entre les États membres, l’Allemagne imposa l’adoption de seuils stricts : 3% du PIB pour le déficit et 60% pour la dette publique. Copiant de manière mimétique et irréfléchie la zone euro, les institutions communautaires, comme l’UEMOA et la CEMAC, ont défini des «critères de convergence» parmi lesquels des objectifs à ne pas dépasser en matière de déficit et de dette publics.

Sur ce, l’obsession affichée par les autorités sénégalaises pour un retour à « l’équilibre budgétaire » d’ici 2027 n’est rien d’autre qu’un contresens économique, issu d’une lecture simpliste des finances publiques. La comptabilité nationale montre pourtant sans ambiguïté que les soldes des différents secteurs sont interdépendants et que le déficit public constitue souvent la condition même de la stabilité financière du secteur privé dans un contexte de déficit extérieur chronique. En voulant coûte que coûte réduire le déficit de l’État, les décideurs s’exposent à appauvrir les ménages et les entreprises, à contracter la demande intérieure et à creuser les déséquilibres avec le reste du monde. Ce qui est présenté comme une politique de rigueur et de responsabilité budgétaire n’est en réalité qu’un transfert de charges sur le secteur privé, une illusion d’équilibre qui fragilise le développement national. La véritable responsabilité consisterait non pas à réduire mécaniquement le déficit, mais à repenser son usage comme un instrument de soutien à l’investissement productif, à la création de richesses domestiques et à la souveraineté économique du pays.

Modou N’DIAYE
Économiste/Chercheur

Auteur/autrice

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