Il y a des candidatures qui avancent à visage découvert. Celle de Macky Sall au secrétariat général des Nations unies avance masquée — portée par un pays qui n’est pas le sien, réclamée par un camp qui n’a plus le pouvoir de l’imposer, et accueillie, à Dakar, par divers orchestres-silencieux dont les chefs se cherchent. Ce silence, à lui seul, est devenu la véritable information.
Un candidat sénégalais sans le Sénégal
Le 2 mars 2026, ce n’est pas Dakar qui a frappé à la porte de l’ONU pour présenter Macky Sall à la succession d’António Guterres. C’est Bujumbura. Le Burundi, qui préside cette année l’Union africaine, a déposé le dossier à sa place. Dans le monde feutré des Nations unies, ce détail vaut aveu : un chef d’État ne se voit habituellement porté que par son propre pays, avec ses ambassades, son réseau, sa voix au sein des groupes régionaux. Que Macky Sall en soit réduit à un parrainage de substitution dit une chose simple — au moment où le dossier s’est ouvert, son propre pays ne voulait pas, ou ne pouvait pas, le porter.
Pourquoi le Burundi ? Trois lectures circulent, aucune n’est prouvée : une initiative burundaise en quête de visibilité continentale ; un arrangement discret de l’Union africaine, faute de mieux ; un service rendu dont la nature exacte échappe, à ce jour, à toute source vérifiable. Ce flou n’est pas un détail : c’est le symptôme d’une candidature qui cherche encore son État.
Diomaye Faye, ou l’art du silence qui coûte cher
Le 9 février 2026, Macky Sall écrit à son successeur pour lui demander, noir sur blanc, le soutien officiel du Sénégal. Depuis, Bassirou Diomaye Faye n’a jamais répondu publiquement sur le fond. Le lendemain du dépôt burundais, Dakar s’est contentée de démentir tout soutien officiel — sans jamais dire s’il pourrait, un jour, venir. Cinq mois plus tard, ce silence a un prix, et il grandit avec le temps. Le président Diomaye avoue dans une sortie publique et médiatique avoir appris cette candidature à travers d’autres canaux
D’un côté, une partie de la base militante du pouvoir actuel — celle qui a porté Pastef au pouvoir sur la promesse d’une rupture avec l’ancien système — voit dans tout soutien une trahison de la mémoire des victimes de la répression politique de 2021-2024, dont le bilan humain, disputé, se compte selon certains en dizaines de morts. Le Front pour la Défense de la République, plateforme proche de l’ancien pouvoir, a de son côté formellement demandé au président Faye de trancher en faveur de son prédécesseur, dès le 3 mars. Entre les deux camps, des voix respectées de la société civile — Alioune Tine, fondateur de l’Afrikajom Center, ou l’ancienne ministre Zahra Iyane Thiam — pressent le chef de l’État de clarifier sa position, estimant que l’appui sénégalais sera déterminant pour crédibiliser la candidature devant le Conseil de sécurité.
Le dossier judiciaire pèse tout autant sur l’arbitrage. Des accusations de dissimulation de données sur la dette publique, des soupçons plus larges de détournements et de blanchiment adossés à un rapport de la Cour des comptes, visent l’ancien régime — sans qu’aucune décision de justice définitive n’ait, à ce jour, tranché le sort personnel de Macky Sall, qui conteste ces accusations. Comment Dakar pourrait-il porter à la tête de l’ONU un homme dont l’administration précédente fait, dans le même temps, l’objet d’une instruction publique sur sa gestion des finances de l’État ? La question, posée sans détour n’a reçu, à ce jour, aucune réponse officielle.
À cela s’ajoute un climat politique intérieur tendu : les relations entre le président Faye et son allié historique, le Premier ministre Ousmane Sonko, se sont crispées au cours du premier semestre 2026, sur fond de désaccords sur le rythme des réformes et le partage du pouvoir exécutif. Certains observateurs y voient, à titre d’hypothèse et non de fait établi, un espace inattendu de rapprochement entre Faye et Sall — chacun trouvant, dans la recomposition du paysage politique sénégalais, un intérêt à ne pas s’enfermer dans une hostilité durable. Rien, à ce stade, ne permet de confirmer un tel calcul ; mais le simple fait qu’il circule dans les cénacles dakarois en dit long sur l’instabilité des lignes politiques du moment.
Refuser, c’est prendre le risque d’affaiblir une ambition africaine à l’ONU et de s’exposer à l’accusation d’un sabotage par rancune personnelle. Soutenir, c’est risquer d’apparaître incohérent tant que la justice sénégalaise instruit le dossier de l’ancien pouvoir, et de fracturer une base militante construite sur la promesse de rupture. Il n’y a pas, ici, de choix indolore — et c’est précisément cette absence d’issue confortable qui explique la durée du silence présidentiel.
Le Sénégal n’est d’ailleurs pas isolé dans sa réserve : fin mars 2026, une vingtaine d’États membres de l’Union africaine — Dakar compris — avaient déjà refusé d’apporter leur soutien à cette candidature. Et le mois précédent, un collectif de victimes de la répression sous la présidence Sall avait publiquement accusé l’ancien chef de l’État de « crimes de sang et crimes économiques », s’opposant frontalement à sa candidature. Le silence de Diomaye Faye s’inscrit donc dans un climat continental où la méfiance, loin d’être une singularité sénégalaise, semble largement partagée.
Le retour du fils prodigue à Dakar
Ce vendredi 17 juillet 2026, Macky Sall pose le pied à Dakar pour la première fois depuis son départ du pouvoir en avril 2024 — un aller-retour éclair, calibré à l’heure près : atterrissage annoncé vers 15 heures à l’aéroport militaire, un seul rendez-vous au Palais avec Diomaye Faye, puis un décollage prévu dès 18 heures. Pas de bain de foule, pas de retrouvailles militantes en dehors de quelques bruits virtuels provocateurs et des capsules de désinformation: lui-même a prévenu ses partisans de l’Alliance pour la République qu’il reviendrait « une autre fois » pour cela. Rarement retour présidentiel aura été aussi chronométré — signe, précisément, de sa sensibilité politique. Une semaine plus tôt, Diomaye Faye recevait déjà, avec le président gambien Adama Barrow, l’ancien président bissau-guinéen Umaro Sissoco Embaló — l’un des soutiens les plus actifs si non les plus en vus de Macky Sall dans la sous-région
Coïncidence de calendrier ou médiation organisée ? Aucune source ne permet d’affirmer qu’un accord a été scellé lors de cette rencontre. Mais le rapprochement troublant des dates, lui, ne relève pas de l’hypothèse : il est un fait, et les faits, en diplomatie, parlent souvent plus fort que les communiqués.
Ce ballet régional n’a rien d’accessoire pour le Sénégal. Dakar, Banjul et Bissau partagent une frontière sécuritaire sensible autour de la Casamance, où le conflit séparatiste du MFDC s’est longtemps nourri de bases arrière transitant par le territoire bissau-guinéen. La coopération sénégalo-gambienne s’est d’ailleurs renforcée en juin 2026, lors d’un Conseil présidentiel conjoint à Dakar. Rien ne prouve qu’un donnant-donnant explicite ait lié cette architecture sécuritaire régionale au dossier onusien — l’affirmer serait prêter à la diplomatie une simplicité qu’elle n’a jamais. Mais on comprend, dans ce contexte, pourquoi le président sénégalais ne peut traiter la demande de Macky Sall comme une simple question bilatérale : elle s’inscrit dans un réseau de relations où la Casamance, la sécurité régionale et la candidature onusienne se croisent, sans jamais se confondre ouvertement.
Marrakech, la martingale des présidents déchus
Depuis 2024, Macky Sall vit à Marrakech, où il a rejoint une longue lignée d’anciens chefs d’État africains hébergés par le royaume — d’Abdou Diouf à José Eduardo dos Santos. Des rumeurs d’expulsion, relayées début 2025, ont été démenties par Rabat : l’ancien président reste, dit-on côté marocain, un « résident de marque ». Le Maroc y gagne ce qu’il cultive depuis toujours en Afrique de l’Ouest — influence religieuse, réseaux économiques, poids grandissant au sein de l’Union africaine. Mais rien, à ce jour, ne prouve que Rabat ait poussé activement ce dossier onusien. Le royaume héberge des hommes d’État déchus ; il ne s’improvise pas, pour autant, faiseur de secrétaires généraux.
Un CV solide, un passif qui pèse
Sur le papier, Macky Sall a des arguments : douze ans à la tête d’un pays stable, une présidence de l’Union africaine remarquée en 2022, une image de médiateur sur les dossiers de dette et de climat. Mais la fonction de secrétaire général exige un consensus rare, validé par cinq membres permanents du Conseil de sécurité disposant chacun d’un droit de veto. Aucun des derniers titulaires du poste — ni Guterres, ni Ban Ki-moon, ni Kofi Annan — n’a porté sur ses épaules le poids d’accusations judiciaires nationales non résolues. Macky Sall, si.
Ce que ce dossier dit vraiment de l’Afrique
Au fond, cette candidature n’est jamais tout à fait une affaire personnelle. Elle interroge la capacité du continent à porter un nom jusqu’au bout sans que ses divisions internes ne le désarment en chemin. Elle interroge la capacité du Sénégal à séparer — ou à assumer de ne pas séparer — ses règlements de comptes politiques intérieurs de ses intérêts diplomatiques de long terme.
Trois routes restent ouvertes : le soutien encadré, la neutralité prolongée qui, à force de durer, devient un désaveu silencieux, ou l’opposition assumée. Aucune n’est écrite. Mais chacune, quel que soit le choix de Dakar, sera lue à Addis-Abeba, à New York et à Bruxelles comme un test — non de Macky Sall, mais du Sénégal lui-même.

