Par Alioune NDIAYE
Il existe, dans la pratique des relations internationales, des moments où deux États comprennent simultanément que leur intérêt commun dépasse la somme de leurs intérêts respectifs. Le tournant que connaissent les relations entre l’Italie et le Sénégal depuis début 2025 est précisément de cette nature. Il ne s’agit plus d’une coopération technique entre un bailleur européen et un bénéficiaire africain, avec les asymétries que ce schéma implique depuis soixante ans. Il s’agit d’une convergence stratégique entre deux gouvernements qui ont, chacun à partir de ses propres contraintes, abouti à la même conclusion : la sécurité ne se décrète pas, elle se développe.
L’intégration au Plan Mattei, un signal diplomatique majeur
En janvier 2025, le gouvernement de Giorgia Meloni a officiellement intégré le Sénégal parmi les pays prioritaires du Plan Mattei pour l’Afrique, portant à quatorze le nombre de nations africaines couvertes par ce cadre stratégique. Cette décision ne relevait pas d’une logique géographique de voisinage le Sénégal est à 4 000 kilomètres de Rome mais d’une lecture géopolitique précise. Dans une Afrique de l’Ouest traversée par les putschs et la recomposition des alliances, le Sénégal constitue l’une des rares démocraties stables, dotée d’institutions fonctionnelles, d’une façade atlantique stratégique et d’un gouvernement avec lequel Rome peut parler d’égal à égal sans les biais hérités du passé colonial.
Le Plan Mattei, doté d’une enveloppe initiale de 5,5 milliards d’euros et dont les projets engagés représentaient entre 1,3 et 1,4 milliard d’euros à fin 2025, est structuré autour de six piliers : énergie, agriculture, eau, éducation, santé et infrastructures. Pour le Sénégal, ces six piliers correspondent précisément aux secteurs dans lesquels le gouvernement Faye a formulé ses priorités de souveraineté économique. L’alignement n’est pas cosmétique. Il est substantiel.
Dans la foulée de cette intégration, Rome a envoyé à Dakar trois missions ministérielles en l’espace de deux mois. Début septembre 2025, le ministre de l’Agriculture Francesco Lollobrigida effectuait le déplacement pour des discussions centrées sur les filières agro-industrielles, la transformation locale des productions agricoles sénégalaises et les transferts de technologie agricole. Puis, le 29 octobre 2025, ce fut au tour du vice-président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani de se rendre à Dakar, accompagné du ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi. Cette double présence, chef de la diplomatie et ministre de l’Intérieur dans le même avion, pour le même pays, dit tout de la nature du partenariat que Rome entend construire : une diplomatie économique inséparable d’une coopération sécuritaire.
La convergence des intérêts : souveraineté contre souveraineté
La rencontre entre la doctrine Meloni et la doctrine Faye est, à bien des égards, un paradoxe fécond. Le gouvernement italien est issu d’une droite nationaliste qui a fait de la maîtrise des flux migratoires l’une de ses priorités absolues. Le gouvernement sénégalais est issu d’un mouvement souverainiste africain qui a fait de l’émancipation vis-à-vis des tutelles étrangères son marqueur identitaire. Ces deux postures, en apparence antagonistes, produisent en réalité une compatibilité remarquable dès lors qu’elles se traduisent en termes concrets.
Rome cherche à tarir à la source les flux migratoires irréguliers qui transitent par l’Atlantique. Dakar cherche à offrir à sa jeunesse des perspectives économiques suffisamment attractives pour que l’émigration cesse d’être la seule réponse au chômage. Ces deux objectifs se rencontrent sur un même terrain : l’industrialisation du Sénégal, la création d’emplois qualifiés sur place et l’organisation de voies de migration légale et contractuelle. En ce sens, l’Italie a déjà signalé que le prochain décret flux migratoires triennal 2026-2027-2028, dont le volume dépasserait le demi-million de personnes, travailleurs saisonniers compris, intégrera explicitement les profils sénégalais parmi ses cibles prioritaires. Ce n’est plus de l’aide au développement. C’est de la politique économique bilatérale coordonnée.
Cette convergence se double d’un alignement sur la question énergétique. ENI, présent dans quinze pays africains, accompagne depuis 2024 la montée en puissance des projets gaziers sénégalais. Le projet Greater Tortue Ahmeyim, dont la première cargaison d’exportation a quitté Dakar en avril 2025, place le Sénégal dans une position de fournisseur d’énergie dont l’Italie, qui ambitionne de devenir le hub gazier de l’Europe méditerranéenne, entend tirer pleinement parti. La logique du gazoduc Enrico Mattei reliant l’Algérie à l’Europe est appelée à se prolonger, à terme, par des corridors similaires depuis la façade atlantique ouest-africaine.
La coopération judiciaire, pilier discret d’un partenariat global
La présence simultanée de Tajani et Piantedosi à Dakar en octobre 2025 a eu des effets concrets sur le plan judiciaire. Les discussions ont porté sur trois axes précis : la lutte conjointe contre les réseaux de passeurs opérant sur les routes atlantiques vers les Canaries, le renforcement des mécanismes d’entraide pénale pour les affaires de trafic d’êtres humains à dimension transnationale, et la coopération sur la criminalité financière liée aux flux migratoires irréguliers.
Le Sénégal et l’Italie disposent d’une base juridique bilatérale existante en matière d’entraide judiciaire pénale, dont les modalités opérationnelles sont en cours de renforcement. La réforme judiciaire engagée par le gouvernement Faye, avec la ministre Yassine Fall à sa tête, crée par ailleurs un contexte institutionnel favorable à une coopération plus exigeante : transparence financière, lutte contre le blanchiment, modernisation des procédures d’entraide internationale. Ces réformes répondent à des standards que Rome peut soutenir techniquement, notamment via des programmes de formation de magistrats et de renforcement des capacités des services de police judiciaire sénégalais.
La lutte contre les passeurs mérite une attention particulière. L’Italie, dont le modèle de corridors humanitaires a été reconnu comme une référence par le ministère des Affaires étrangères dans ses échanges avec l’Union africaine, cherche à exporter une doctrine qui combine répression des trafiquants et ouverture de voies légales. Le Sénégal, qui a vu plusieurs centaines de ses ressortissants périr en mer au cours des dernières années, partage cet objectif avec une urgence politique que le gouvernement Faye ne peut pas se permettre d’ignorer. C’est sur cette convergence que le volet judiciaire du partenariat Rome-Dakar prend tout son sens opérationnel.
Le front parlementaire, levier institutionnel sous-estimé
Au-delà des sommets diplomatiques et des accords exécutifs, la profondeur d’un partenariat bilatéral se mesure à la solidité de ses relais parlementaires. Sur ce plan, la relation italo-sénégalaise dispose d’un atout structurel que peu d’observateurs soulignent : la présence en Italie d’une diaspora sénégalaise estimée à 120 000 personnes régulières, fortement organisée, dotée d’associations structurées et de réseaux d’influence dans les deux pays. Cette diaspora constitue un lobby naturel en faveur de la coopération bilatérale et un vecteur de transfert de compétences dont les deux gouvernements ont intérêt à accélérer la formalisation institutionnelle.
Au niveau parlementaire, les groupes d’amitié Italie-Sénégal des deux chambres italiennes ont intensifié leurs échanges depuis l’intégration du Sénégal au Plan Mattei. Plusieurs traités bilatéraux sont en cours de ratification, portant notamment sur la protection des investissements et la coopération en matière de formation professionnelle. La deuxième relazione al Parlamento sul Piano Mattei, transmise en juillet 2025, identifie explicitement le Sénégal parmi les pays dans lesquels des « initiatives de coopération technique et économique à fort potentiel de développement ultérieur » sont engagées — langage parlementaire pour dire que le volume des projets est appelé à croître.
La diplomatie économique comme réponse structurelle à l’insécurité régionale
Le raisonnement stratégique qui sous-tend l’ensemble de la relation Rome-Dakar peut se formuler ainsi : les trafics, les migrations irrégulières et la radicalisation ne sont pas des causes, ce sont des symptômes. La cause, c’est l’absence de perspectives économiques dans des territoires où l’État n’a pas les moyens d’offrir à sa population une alternative crédible à la survie par l’émigration ou par les économies illicites. Traiter le symptôme sans s’attaquer à la cause ne produit que des politiques migratoires onéreuses et des opérations sécuritaires sans lendemain.
C’est précisément la doctrine que le ministre Tajani a formulée lors de ses déclarations à Avvenire en février 2026 : « Dans le Sahel, nous soutenons des projets qui combinent sécurité et développement : renforcement des capacités, coopération au développement et soutien au secteur privé local. » Cette formulation, qui aurait pu sembler rhétorique dans d’autres contextes, trouve au Sénégal une traduction concrète.
L’investissement agricole italo-sénégalais, dont l’accord entre le groupe Leonardo, l’agro-industriel BF Bonifiche Ferraresi et les partenaires sénégalais est l’illustration la plus avancée, vise à utiliser des technologies satellitaires pour optimiser la productivité agricole dans les zones rurales les plus vulnérables, précisément celles d’où partent les jeunes qui alimentent les réseaux de passeurs. De même, les projets d’infrastructure portuaire et logistique cofinancés dans le cadre du Plan Mattei créent des emplois qualifiés dans des secteurs formels, offrant une alternative économique documentée aux filières informelles et illicites.
Meloni a par ailleurs annoncé, lors du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba en février 2026, la conversion progressive de 235 millions d’euros de créances bilatérales détenues par l’Italie sur des États africains en projets de développement sur dix ans. Pour le Sénégal, cette mesure allège la contrainte de la dette tout en finançant directement des projets d’infrastructure. C’est une politique qui associe un allégement financier à un investissement productif et qui renforce mécaniquement la légitimité des gouvernements partenaires face à leurs propres populations.
Projection stratégique à l’horizon 2030 : les conditions d’un modèle
À l’horizon 2030, l’axe Rome-Dakar a la capacité de devenir un modèle de partenariat Nord-Sud fondé sur la sécurité par le développement. Cette affirmation est prospective, mais elle repose sur des fondamentaux vérifiables.
Du côté sénégalais, les recettes pétrolières et gazières qui entreront progressivement dans les caisses de l’État entre 2025 et 2030 donneront aux autorités les moyens d’un co-investissement réel dans les projets bilatéraux, transformant la relation de coopération en partenariat financièrement équilibré. L’économie sénégalaise, projetée à une croissance de 7 à 10 % sur la période, atteindra une taille critique qui légitimera des relations commerciales et d’investissement d’un tout autre ordre de grandeur que les flux actuels.
Du côté italien, la consolidation du Plan Mattei comme doctrine nationale de politique étrangère africaine — désormais étendu à dix-huit pays depuis mars 2026 et formellement intégré au cadre Global Gateway de l’Union européenne — crée une continuité institutionnelle qui dépasse les cycles électoraux. Les intérêts privés italiens au Sénégal, notamment via ENI, SACE et le tissu des PME lombardes et toscanes qui commencent à s’implanter dans les filières agro-industrielles sénégalaises, constituent un ancrage économique qui survivra aux alternances politiques.
Pour que ce potentiel se concrétise en modèle exportable, trois conditions doivent être réunies. La cohérence des politiques migratoires doit d’abord s’affirmer : un partenariat économique crédible ne peut coexister durablement avec des politiques d’expulsion massives qui contredisent le message d’investissement et de co-développement. La réciprocité institutionnelle doit ensuite être garantie : Dakar doit disposer des instruments de régulation, de transparence fiscale et de protection des investissements qui permettront aux capitaux italiens de s’engager dans la durée. Enfin, l’inscription du bilatéral dans le multilatéral est indispensable : l’axe Rome-Dakar ne prendra toute sa valeur stratégique que s’il s’articule avec les initiatives de l’Union africaine, de la CEDEAO et du cadre européen Global Gateway, évitant ainsi l’écueil d’une coopération à deux qui contourne les architectures régionales au lieu de les renforcer.
À ces conditions, la relation entre l’Italie et le Sénégal peut, d’ici 2030, illustrer ce que les relations euro-africaines auraient dû être depuis longtemps : non pas un transfert conditionnel de ressources d’un Nord qui sait vers un Sud qui reçoit, mais un investissement mutuel entre deux économies complémentaires, deux démocraties engagées dans leur souveraineté et deux gouvernements qui ont compris que leur sécurité est inséparable de la prospérité de l’autre.

