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Le baptême du feu de Dakar: La Guinée-Bissau, épicentre d’une nouvelle doctrine sénégalaise face au défi sahélien

Au-delà du ballet protocolaire orchestré sur le tarmac de l’aéroport Osvaldo Vieira et de la solennité des hymnes nationaux exécutés par la fanfare militaire, c’est l’architecture même de la stabilité ouest-africaine qui se joue actuellement dans la pénombre des couloirs de la Primature bissau-guinéenne. Le déplacement du Président Bassirou Diomaye Faye, aux côtés de son homologue sierra-léonais Julius Maada Bio, transcende la simple médiation de voisinage pour s’ériger en un véritable test de crédibilité pour la présidence sénégalaise de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA).

Dans une région où la tentation prétorienne est devenue une variable constante, cette mission diplomatique ne constitue pas seulement une réaction à l’impasse constitutionnelle locale, mais une tentative sophistiquée de définir une alternative viable au modèle de rupture prôné par l’Alliance des États du Sahel (AES). La situation à Bissau, caractérisée par une prise de pouvoir de facto par des éléments de l’armée et l’investiture d’une transition dirigée par le Général Horta Inta, aurait pu provoquer la réponse pavlovienne habituelle des institutions régionales : condamnations de principe et menaces de sanctions immédiates. L’approche observée révèle une subtilité tactique nouvelle.

Le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye, fort d’une légitimité démocratique fraîchement acquise sur un programme de souveraineté, se trouve dans une position unique pour dialoguer avec une junte en quête de reconnaissance. Loin d’incarner une ingérence étrangère hostile, Dakar se positionne en gardien exigeant mais compréhensif des normes communautaires, transformant la rigidité initiale des militaires bissau-guinéens en une volonté d’ouverture, matérialisée par la soumission inédite d’un “mémorandum de sortie de crise”. C’est de à ce niveau que je parle « Doctrine Dakar » : une diplomatie qui refuse de sacrifier l’exigence constitutionnelle sur l’autel du réalisme, tout en évitant l’écueil de l’ostracisation systématique qui a précipité la fracture avec le bloc sahélien.

Cependant, la puissance de cette médiation ne repose pas uniquement sur le charisme politique ou la proximité idéologique ; elle s’appuie sur le levier silencieux mais redoutable de l’intégration économique, dont le Sénégal détient actuellement les clés via la présidence de l’UEMOA. La Guinée-Bissau, économiquement fragile et structurellement dépendante des flux financiers communautaires, ne dispose pas de la profondeur stratégique ou des ressources naturelles qui ont permis aux pays de l’AES de résister aux sanctions.

Dakar sait pertinemment que l’appartenance à la zone CFA et l’accès au marché obligataire régional sont vitaux pour la survie financière de l’État bissau-guinéen. Sans jamais avoir besoin de brandir explicitement la menace de l’asphyxie monétaire ou du gel des avoirs auprès de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), la diplomatie sénégalaise laisse planer l’ombre de la réalité économique. Cette interdépendance financière offre à Dakar un moyen de pression bien plus chirurgical et efficace que les embargos commerciaux généralisés, permettant d’inciter la junte à respecter un calendrier électoral raisonnable sans provoquer l’effondrement socio-économique qui radicalise-rait la population contre l’institution régionale.

L’enjeu géopolitique sous-jacent est, in fine, d’éviter la contagion du modèle « tout-militaire » et l’encerclement stratégique du Sénégal. Si la Guinée-Bissau venait à basculer durablement dans une transition opaque et isolée, elle risquerait de devenir un nouveau satellite dans l’orbite d’influence de l’AES, fragilisant le flanc sud du Sénégal et compliquant la gestion du dossier casamançais. En sécurisant des visites aux figures politiques détenues, telles que Domingos Simões Pereira, et en insistant sur un processus « inclusif », le Président Faye tente de prouver qu’il existe une troisième voie entre le statu quo d’une CEDEAO souvent perçue comme un syndicat de chefs d’État et la rupture radicale des régimes militaires sahéliens.

Le succès de cette mission à Bissau validerait l’hypothèse qu’une UEMOA politiquement réarmée, sous leadership sénégalais, peut encore garantir la sécurité collective par le droit et l’économie plutôt que par la force, offrant ainsi au monde diplomatique un nouveau manuel de résolution des crises en Afrique de l’Ouest. C’est aussi un autre message fort envoyé à son premier des ministres dont la position sur la CEDEAO est connue de toutes les personnes averties 

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