Dans le tumulte des communications officielles et des batailles de chiffres qui animent souvent le débat public sénégalais, il est un devoir impérieux pour observateur de remettre l’église au milieu du village. La récente publication des statistiques du trafic aérien pour octobre 2025 par l’ANSD pourrait, à bien des égards, servir de somnifère à une autorité de tutelle en quête de bonnes nouvelles. On y vante une hausse séquentielle du fret et des mouvements d’aéronefs par rapport au mois précédent. Pourtant, une lecture purement politicienne de ces données serait une erreur stratégique fatale pour l’ambition de notre hub de DIASS. Car derrière le vernis d’une reprise mensuelle se cache la réalité rugueuse d’un effritement annuel qui doit, dès aujourd’hui, déclencher l’alerte rouge au sommet de l’État.
Il faut d’abord tordre le cou à une méthodologie complaisante qui consiste à célébrer la météo pour ignorer le changement climatique. Se réjouir d’une hausse du fret (+12,6%) ou des mouvements (+4,2%) en octobre 2025 par rapport à septembre relève de l’aveuglement volontaire ou de la méconnaissance des cycles aéronautiques. Tout professionnel du secteur sait que septembre est traditionnellement un mois creux, marquant la fin de la « pointe » estivale, et qu’un rebond technique en octobre est mécanique.
La véritable boussole, celle qui ne ment pas et qui dicte la santé réelle de notre plateforme, est le glissement annuel. Et sur ce tableau de bord, comparer octobre 2025 à octobre 2024 nous révèle la vérité crue : le moteur de notre hub ne tourne pas à plein régime, il s’enraye face à une concurrence régionale vorace.
La donnée la plus alarmante, celle qui devrait empêcher les décideurs de dormir, n’est pas celle qui fait les gros titres, mais celle qui se cache dans les replis du rapport : le recul de 8,0% des mouvements d’aéronefs sur un an. Pour un aéroport qui ambitionne de devenir le carrefour de l’Afrique de l’Ouest, voir le nombre de ses décollages et atterrissages fondre de près de dix points en douze mois est un désaveu cinglant. Moins d’avions sur le tarmac, c’est mathématiquement moins de connectivité et le signe tangible que les compagnies aériennes, arbitrant froidement leurs coûts d’exploitation, réduisent la voilure sur Dakar au profit de Lomé ou d’Abidjan. Ce chiffre interroge une politique de redevances et de taxes perçues comme dissuasives par les opérateurs.
Si la baisse des mouvements hypothèque l’avenir, la dégringolade du fret est un coup de massue pour notre présent économique immédiat. En enregistrant une contraction de 14,9% en variation annuelle, c’est tout un pan de l’économie sénégalaise qui confirme sa souffrance. Ce chiffre traduit les difficultés de nos exportateurs ( produits halieutiques, horticoles) à expédier leurs marchandises à des coûts compétitifs. Alors que le commerce mondial explose, une telle chute suggère que les flux logistiques régionaux contournent désormais Dakar. C’est un signal d’alarme pour le projet «aérocity », qui peine à transformer sa promesse foncière en hub logistique réel. Même la stagnation du nombre de passagers (-0,7%), couplée à la baisse des avions, ne doit pas être vue comme une résilience, mais comme une raréfaction de l’offre qui transforme doucement notre Hub en un simple aéroport de « point à point » pour ne pas dire de passage
Face à ce diagnostic, l’heure n’est plus à l’autosatisfaction des communiqués lissés, mais au courage managérial et à l’action chirurgicale. Pour inverser cette tendance, à mon avis trois mesures d’urgence s’imposent aux autorités : premièrement, un moratoire immédiat sur les taxes aéroportuaires de sûreté et la RDIA pour les vols en correspondance afin de récupérer les volumes perdus ; deuxièmement, une libéralisation contrôlée du handling cargo pour casser les coûts qui étouffent nos exportateurs ; et enfin, la convocation d’états généraux techniques avec les compagnies majeures pour réajuster notre modèle opérationnel en lieu et place de leur obliger à se soumettre derrière une loi fiscale. Monsieur le Ministre, les chiffres d’octobre ne sont pas un accident de parcours, ils sont un ultimatum : adaptons notre fiscalité et nos services, ou acceptons de regarder nos voisins décoller sans nous.

