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Audiovisuel: Le bras de fer pour le contrôle des médias sénégalais

Cheikh Touré, un technicien radio, micro en main voit soudain son signal coupé net par un décret ministériel, comme si l’État avait appuyé sur un interrupteur invisible. Au Sénégal avec l’ancien régime sous Macky Sall, ce scénario n’était pas de la fiction.

Le ministère des télécommunications coupait les signaux des radios et des télévisions en toute illégalité. un expert du secteur alerte sur les velléités du ministère de la Communication, des Télécommunications et du Numérique à s’arroger les rênes des médias privés, au mépris d’un écheveau institutionnel déjà emmêlé. Avec un décret présidentiel frais daté du 6 septembre – le n°2025-1431 –, la répartition des pouvoirs semble claire sur le papier : le CNRA et l’ARTP rattachés à la Présidence, les journaux sous l’égide de l’Intérieur et de la Justice, et la TDS comme simple rouage technique. Pourtant, le ministère de la communication, des Télécommunications et du Numérique s’invite à la table, frôlant l’abus avec des coupures de fréquences et une reconnaissance tatillonne des webtvs. Un empiétement qui sent la soif de contrôle, dans un paysage médiatique déjà sous les feux des audits et des listes de « conformes ».

Les contours du clash se dessinent sans ambiguïté. Le CNRA, pilier de la régulation audiovisuelle depuis 2006, signe les cahiers des charges et veille au pluralisme, tandis que l’ARTP distribue les fréquences comme un maître d’orchestre distant. Les journaux, eux, atterrissent sous le binôme Intérieur-Justice pour leurs autorisations, loin des ondes hertziennes.

Le ministère de la communication, des Télécommunication et du Numérique ? Il pilote les infrastructures numériques via Sénégal Numérique SA, mais son lien avec les médias se limite à des outils comme le Fonds d’Appui et de Développement de la Presse (FADP), censé irriguer sans étrangler, ou le Code de la Presse qui encadre la liberté sans la museler. Pourtant, des cas concrets font grincer : coupures de signaux attribuées à des interférences ministérielles sur le CNRA, et une obsession pour labelliser les médias en ligne à sa sauce, malgré une liste officielle de 258 organes reconnus en février 2025. Ajoutez à cela un projet de Haute Autorité de régulation des médias, relancé en janvier et visant à englober presse écrite, web, la régulation de la publicité : un cocktail explosif. Critiquement, ce décret 2025-1431, censé clarifier les attributions, ouvre plutôt un autre débat en centralisant sous la Présidence les régulateurs clés, il laisse un vide que le ministère comble par des initiatives unilatérales, au risque de politiser un secteur vital pour la démocratie.

À y regarder de près, cette offensive du ministère n’aide pas le régime de son Excellence le Président Bassirou Diomaye Diakhar  Faye. Le FADP, qui pourrait être un bouclier financier pour une presse précaire, devient un levier de conditionnalité ; la direction de la Communication, orpheline des briefs gouvernementaux, s’invente un rôle de grand chambellan.

Le ministère abuse-t-il de son périmètre numérique pour museler les ondes, ou défend-il-il un espace médiatique « responsable » face à la désinformation galopante ?

Personnellement, je penche pour le premier : dans un Sénégal post-électoral où Pastef promet la transparence, ces empiétements rappellent les vieux démons d’une régulation instrumentalisée.

Ce pugilat sénégalais n’est pas une anomalie africaine. Au Mali, la junte post-2020 a dissous son Haut Conseil des médias pour un ministère omnipotent, aboutissant à des blackouts qui ont fait chuter le pays au 50e rang mondial de la liberté de presse selon RSF. Au Kenya, les tentatives de centraliser les fréquences sous un « Digital Super intendence » ont provoqué une révolte numérique, forçant Nairobi à reculer face à une société civile connectée. À l’échelle continentale, ces bras de fer illustrent un paradoxe alors que l’UA pousse pour des régulations harmonisées contre les fake news, les gouvernements locaux flirtent souvent avec l’autoritarisme numérique, transformant les ondes en champs de bataille pour le pouvoir, au détriment d’une info libre qui vaccine les nations contre les fractures sociales.

Sous les antennes crépitantes de Dakar, ce décret et ses soubresauts dessinent un ultimatum muet : ou le Sénégal forge une régulation partagée qui libère les voix, ou il étouffe ses médias dans un étau télécoms, laissant les citoyens orphelins d’un contre-pouvoir qui, seul, peut encore illuminer les zones d’ombre du pouvoir.

Et si on osait une réforme hybride, fusionnant les rôles de la TDS, du CNRA et de l’ARTP sous le contrôle de la présidence ?

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