L’histoire politique africaine, souvent écrite à l’encre du sang et des trahisons, nous rappelle que les plus fortes alliances, celles forgées dans l’adversité et la ferveur révolutionnaire, sont aussi celles qui portent en elles la plus grande menace d’autodestruction: l’assassinat de Thomas Sankara par son ami et compagnon d’armes, Blaise Compaoré, ou l’effondrement de la coalition qui porta Laurent-Désiré Kabila au pouvoir en RDC, déclenchant la « Guerre mondiale africaine », sont des précédents qui pèsent comme des avertissements sur l’actuelle configuration du pouvoir au Sénégal, une dynamique centrée sur le tandem Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
Cette alliance, née d’un combat commun et plébiscitée par une jeunesse avide de rupture, repose sur un équilibre fondamentalement précaire : la légitimité constitutionnelle est entièrement dévolue au Président Diomaye Faye, tandis que la légitimité populaire et militante, le véritable moteur du Projet politique, est détenue par le Premier ministre Ousmane Sonko. Il ne s’agit pas d’une simple cohabitation de gouvernement, mais d’une bifurcation du pouvoir où les ambitions légitimes de l’un, Diomaye Faye, désireux d’affirmer son autorité exécutive, risquent inévitablement d’entrer en collision avec les aspirations futures de l’autre , Ousmane Sonko, qui se positionne comme le candidat naturel pour l’élection de 2029.
Le scénario d’une rupture avant l’échéance de 2029, imaginé avec l’émergence d’une assemblée nationale à majorité « sonkoïste » et un exécutif présidentiel s’appuyant sur des alliés de circonstance, y compris d’anciens opposants historiquement hostiles au PASTEF, dessinerait un tableau de crise institutionnelle d’une violence inouïe. Ce choc des légitimités entre un exécutif présidentiel isolé et un législatif puissant et hostile plongerait le Sénégal dans un état de paralysie comparable à celui que connaissent les démocraties en cohabitation bloquée, rendant impossible l’adoption du budget, le vote des lois fondamentales, et menaçant d’une dissolution permanente de l’assemblée. L’étincelle qui pourrait mettre le feu aux poudres serait le limogeage d’Ousmane Sonko par le Président Diomaye Faye, un acte qui, dans le contexte social sénégalais, serait perçu comme une trahison profonde du mouvement populaire qui a mené le duo au pouvoir, mobilisant instantanément la jeunesse et les militants dans des manifestations massives, ravivant les violences politiques passées et compromettant la stabilité urbaine et la cohésion nationale.
Les répercussions d’une telle implosion ne se limiteraient pas aux frontières du pays, car l’économie sénégalaise, à l’aube d’une phase cruciale d’exploitation de ses ressources en gaz et en pétrole, notamment sur les gisements comme Sangomar et GTA, dépend structurellement de la confiance des investisseurs et de la prévisibilité politique. Une crise ouverte entre le Président et son Premier Ministre introduirait une incertitude radicale, conduisant à un gel des investissements directs étrangers (IDE), ralentissant de facto les projets énergétiques et fragilisant l’ambition de souveraineté économique.
Sur le plan de la sécurité régionale, le Sénégal est aujourd’hui considéré comme un rempart démocratique face à la vague de coups d’État qui a secoué le Sahel, mais sa déstabilisation interne créerait un vide stratégique majeur dans la lutte contre les groupes armés et les organisations terroristes actives à ses portes. Un Exécutif absorbé par une guerre fratricide ne pourrait maintenir la vigilance sécuritaire nécessaire, offrant aux forces jihadistes une nouvelle opportunité de pénétration et renforçant le discours des juntes militaires qui clament la faillite des élites civiles face à l’incapacité de gérer la transition démocratique.
En définitive, le test ultime pour le tandem Diomaye-Sonko n’est pas la conquête du pouvoir, qui est désormais chose faite, mais la discipline républicaine et la capacité à gérer la nécessaire séparation des chemins sans sacrifier l’intérêt supérieur de la nation sur l’autel des ambitions personnelles, afin que le Sénégal ne devienne pas le nouveau théâtre d’une tragédie africaine où l’amitié se mue en lutte pour la survie politique.
La poudrière sous le pacte Diomaye-Sonko
L’une des menaces les plus tangibles et moins discutées publiquement réside dans l’hypothèse, hautement probable en politique, d’un désir intrinsèque de Diomaye Faye de s’affranchir du statut d’homme de passage pour s’inscrire durablement dans l’histoire. Un objectif qui passe nécessairement par l’affirmation d’un mandat personnel et l’ambition d’un second mandat au-delà de 2029, voire de 2034. Cette dynamique de légitime émancipation présidentielle est rendue exponentiellement plus volatile par le doute judiciaire tenace qui continue de planer sur l’éligibilité d’Ousmane Sonko pour l’élection de 2029, constituant une épée de Damoclès pour l’ensemble du projet politique.
Si de nombreux observateurs considèrent que les questions juridiques sont définitivement vidées en faveur de SONKO, le droit sénégalais, complexe et historiquement malléable, offre toujours des marges d’interprétation et des recours qui pourraient, in fine, invalider sa candidature au moment crucial.
La convergence de l’ambition présidentielle (Diomaye), de l’inévitable besoin de succession (Sonko) et de cette vulnérabilité juridique persistante est l’un des véritables moteurs des tensions perçues, rendant même l’hypothèse d’une crise préméditée moins nécessaire et moins probable, car la crise est déjà intrinsèque au système. Le conflit potentiel n’est donc pas le fruit d’une mise en scène élaborée, mais une réaction rationnelle des acteurs à ces variables existentielles : Diomaye doit se défendre contre la fatalité d’être un « homme de passage », et Sonko doit se prémunir contre la possibilité que le terrain politique et juridique lui échappe d’ici 2029. La véritable épreuve pour ce tandem réside ainsi dans sa capacité à gérer de manière transparente et institutionnelle cette concurrence légitime des ambitions et ce risque juridique partagé, sans que l’un ou l’autre ne cède à la tentation de la rupture, dont les conséquences économiques et sécuritaires, comme l’histoire africaine l’a tristement démontré, dépasseraient largement l’enjeu de leur simple destin personnel.

