ART& CULTURE JUSTICE

Plagiat au tribunal : Felwine Sarr contre Fatoumata Sissi Ngom, quand la restitution des idées vire au bras de fer franco-sénégalais ?

Et si la quête de restitution des trésors africains, ce cri du cœur contre les rapines coloniales, se muait en un duel judiciaire où deux voix du continent s’accusent mutuellement de vol intellectuel ? À Paris, en ce septembre 2025, Felwine Sarr, l’étoile montante de la pensée décoloniale, traîne en justice Fatoumata Sissi Ngom pour diffamation. Elle, qui l’avait publiquement épinglé pour plagiat sur la restitution des œuvres d’art, risque gros. Mais ce clash, au cœur d’un débat vital pour l’Afrique, n’est-il pas le symptôme d’un milieu intellectuel où les idées voyagent plus vite que les crédits ?

Les faits, d’abord, sans détour. Tout remonte à avril 2023 : un email incendiaire de Fatoumata Sissi Ngom, écrivaine sénégalaise exilée à Paris, ingénieure en maths financières et auteure du roman Le Silence du Totem (L’Harmattan, 2018), qui dénonce Felwine Sarr comme un « voleur » d’idées. Elle l’accuse d’avoir pillé son manuscrit et ses réflexions sur la restitution des artefacts africains ce thème qu’elle porte depuis des années, comme en témoigne son audition au Sénat français en 2020 pour le sabre d’El Hadj Omar Tall. Sarr, économiste, philosophe et co-auteur du rapport explosif commandé par Macron en 2018 (avec Bénédicte Savoy), qui préconisait le retour sans condition des œuvres pillées, aurait selon elle usurpé ces pistes pour ses essais Afrotopia (2016) ou ses conférences, sans un clin d’œil. Pire : elle évoque un « viol intellectuel » et un système de domination masculine qui enterre les voix féminines. Sarr riposte en 2024 en portant plainte pour diffamation au tribunal de Paris, réclamant réparation pour une réputation ternie il est alors invité vedette du Centre Pompidou et du Festival d’Automne 2025. Le procès s’ouvre ce mois-ci, avec des échanges tendus : Sarr jure des échanges « professionnels limités », Ngom brandit des preuves de collaborations fantômes, comme un projet à Mboro où des idées auraient été détournées. Contexte brûlant : au Sénégal, les lois anti-corruption d’août 2025 sur les patrimoines et l’accès à l’info obligent désormais les intellectuels publics à déclarer leurs biens, mais rien sur les idées volées un vide qui rend ce duel d’autant plus poignant, alors que Transparency International note que 70 % des litiges africains sur le plagiat restent impunis par manque de preuves numériques.

Ce procès n’est pas qu’une querelle d’ego : il met à nu les fractures d’un écosystème intellectuel africain, où les talents comme Ngom, polyvalente mais moins médiatisée, peinent à émerger face à des figures comme Sarr, prof aux USA et éditeur influent. Les accusations de Ngom touchent une corde sensible – la restitution, c’est aussi celle des voix effacées, et son email viral de 2023 avait déjà fait trembler les réseaux, relayé par des plumes comme Boubacar Boris Diop. Pourtant, Sarr, avec son aura d’Afro-optimiste, risque de passer pour le grand méchant si les faits penchent pour un emprunt non sourcé. Critiquement, où est la solidarité panafricaine promise ? Ces lois sénégalaises sur la transparence pourraient inspirer des protocoles pour tracer les idées – via des archives ouvertes comme celles imposées par la CONAI –, mais pour l’instant, c’est le droit français qui arbitre, avec ses lenteurs et ses biais. À mes yeux, c’est un fiasco : bravo à Ngom pour oser dénoncer, mais je m’interroge : ce clash n’affaiblit-il pas le front commun contre les musées occidentaux qui gardent jalousement nos masques ? Prise de position claire : il faut un médiateur africain, pas un juge hexagonal, pour que la restitution ne rime pas avec rancœur interne.

À l’échelle globale, ce bras de fer évoque des scandales jumeaux : en 2019, l’historienne Achille Mbembe avait été accusé de plagiat par un pair sud-africain sur des thèmes décoloniaux, aboutissant à un règlement à l’amiable sous pression universitaire. Aux USA, le cas de l’essayiste Ta-Nehisi Coates en 2022, épinglé pour emprunts non cités sur la dette raciale, avait forcé Harvard à réviser ses guidelines éthiques. En Afrique de l’Ouest, où l’UA pousse pour des banques de données partagées sur les patrimoines immatériels, ce procès pourrait catalyser : imaginez une plateforme CONAI-like pour les idées, alignée sur les ODD de l’UNESCO, qui forcerait les citations comme les déclarations patrimoniales. Le Sénégal, pionnier avec ses textes 2025, pourrait exporter ce modèle, évitant que des duels comme Sarr-Ngom ne minent le plaidoyer collectif.

Ce tribunal parisien n’est pas qu’une salle d’audience : c’est un miroir tendu à l’Afrique, où restituer des totems pillés exige d’abord de rendre justice aux totems vivants, ces idées volées qui, si ignorées, pourraient bien faire taire la prochaine génération pour de bon.

Auteur/autrice

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *