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De la rebellion au pouvoir : Mor Talla Gueye, l’activiste qui défie la bureaucratie ?

Et si un flow rageur, forgé dans les rues de Louga, pouvait un jour dicter les subventions aux beats urbains ? Mor Talla Gueye, alias Nitdoff, le rappeur qui crachait sur les injustices depuis les années 90, se retrouve aujourd’hui aux manettes d’un fonds étatique. Mais ce virage de l’avant-scène contestataire vers les coulisses administratives signe-t-il une maturité salvatrice ou un risque de dilution dans les sables du système ?

Natif du 31 juillet 1984 dans cette ville du nord sénégalais, où les vents du Sahel charrient autant de poussière que de rêves bruts, Mor Talla Gueye grandit bercé par les échos d’un hip-hop naissant. Dès l’adolescence, il s’engage avec BMG, un crew local qui martèle les maux sociaux dans des freestyles crasseux. Soliste en 2007, il lâche *Mbede Mi*, un disque qui gratte les plaies de la jeunesse délaissée, lui valant le titre de révélation de l’année. Les albums s’enchaînent – *R.D.D.R.* en 2013 marque son retour triomphal au pays après un exil artistique en Europe –, et Nitdoff devient le porte-voix des oubliés, avec des lyrics qui cognent sur la corruption et les inégalités. Mais le micro vire vite à l’activisme : en 2023, un live Facebook enflammé contre les « magistrats vendus » lui vaut une arrestation fulgurante par la Sûreté urbaine, un mandat de dépôt pour outrage et menaces, et des mois en cage. Libéré en octobre, il file droit chez Pastef, le mouvement d’Ousmane Sonko, où il parade avec le leader et défend les « patriotes » embastillés. Nommé PCA du Fonds de Développement des Cultures Urbaines (FDCU) en août 2024 par le président Bassirou Diomaye Faye – un autre pur produit de Pastef –, il est installé en novembre, dévoile son équipe en mars 2025, et pilote déjà des réunions sur les industries créatives. Des cultures urbaines qu’il connaît par cœur : rap, graffiti, danse, tout ce qui pulse dans les banlieues qu’il a tant chantées.

Ce parcours, c’est du rap en acte : Nitdoff n’a jamais mâché ses mots, que ce soit dans ses couplets ou ses prises de bec publiques, comme en mai 2025 quand il défend Azoura Fall, accusé d’injures contre l’ex-président Sall, en balayant les « complexés » d’un revers de plume. Pourtant, en grimpant les échelons, il frôle les paradoxes. Nommé par un régime qu’il a soutenu dans la rue, il gère désormais des fonds publics – subventions pour festivals, aides aux labels –, dans un Sénégal qui vient de verrouiller sa transparence avec des lois sur les patrimoines et l’accès aux infos. À mes yeux, c’est une trajectoire exemplaire pour un pays où les artistes servent souvent de bouche-trou symbolique : Nitdoff incarne ce pont entre rue et État, où l’activisme paie en influence réelle. Mais je m’interroge : ce rôle de PCA, avec ses conseils d’admin chevronnés, le transformera-t-il en bureaucrate lisse, ou gardera-t-il son mordant pour secouer les industries créatives, trop souvent laissées aux rapaces ? Prise de position nette : bravo pour l’ascension, mais que ses rimes passées servent de boussole, pas de relique – sinon, c’est l’hypocrisie qui gagne.

À l’échelle africaine, Nitdoff rejoint une vague de MCs reconvertis : au Nigeria, Falz pilote des ONG anti-corruption après ses diss tracks ; en Afrique du Sud, Cassper Nyovest conseille le ministère de la Culture sur les royalties numériques. Globalement, avec l’essor des industries créatives – 7 % du PIB mondial selon l’UNESCO –, des figures comme lui pourraient catalyser un dividende culturel en Afrique de l’Ouest, où le rap de Kiff No Beat au Ghana finance déjà des écoles. Au Sénégal, aligné sur les ODD de l’ONU, ce fonds FDCU pourrait inspirer des hubs panafricains, si Nitdoff pousse pour une transparence digitale des aides, écho aux nouvelles lois locales.

Mor Talla Gueye n’est pas qu’un alias recyclé : c’est la preuve que les beats rebelles peuvent remodeler les institutions, un flow qui, une fois au pouvoir, doit cogner plus fort que jamais pour que la culture ne soit pas qu’un fonds, mais une arme collective.

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