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L’ITALIEN QUE L’AFRIQUE N’A PAS OUBLIÉ: Giorgio Lolli : 500 radios, 40 ans, un continent libéré par les ondes

Il s’appelait Giorgio Lolli. À Bologne, sa ville, peu de gens le connaissaient. Au Sénégal, au Mali, au Togo, au Burkina Faso, dans des villages sans route ni électricité, on l’appelait simplement « Monsieur Lolli » et ce nom suffisait. Ancien ouvrier devenu technicien autodidacte, il a construit plus de 500 stations de radio FM en quarante ans d’Afrique, donnant une voix à des millions de personnes que personne n’entendait. Mort en 2023 à 81 ans, il revient aujourd’hui à travers un documentaire primé qui fait étape au Sénégal du 29 avril au 2 mai 2026, là où tout, pour lui, a commencé.

Tout commence en 1978, dans le fracas d’une guerre que l’Occident regarde à peine. Giorgio Lolli, syndicaliste bolonais, passionné d’électronique, débarque en Érythrée avec deux amis et une caméra pour filmer le Front de Libération national. Il n’a aucune intention de rester. Mais une panne sur une liaison radio entre les combattants et un groupe de Palestiniens en Jordanie change le cours de son existence : il la répare en quelques minutes. Les guerriers l’interrogent du regard. Peut-il construire une vraie radio ? Il dit oui. Il ne reviendra plus jamais à Bologne pour y vivre.

Ce que Lolli comprend ce jour-là, et que peu de ses contemporains ont saisi, c’est que la radio n’est pas un media, c’est une arme de démocratie. Avec son entreprise « Solaire », il met au point des émetteurs FM à basse puissance, peu coûteux, réparables sur place par n’importe quel technicien de village formé en quelques semaines. Il ne vient pas apporter la civilisation : il vient poser des antennes et repartir, en laissant les clés. Du Sénégal au Burkina Faso, du Togo au Mozambique, du Bénin à l’Érythrée en tout, plus de 500 stations en quarante ans. Des camps berbères sans électricité aux communautés agricoles du Sahel, « La Solaire » a mis le micro entre les mains des peuples.

Au Sénégal, son nom reste gravé dans les mémoires des pionniers de la radiodiffusion. C’est Lolli qui installe Sud FM, la première radio privée du pays — celle que dirige encore aujourd’hui Baye Oumar Guèye, qui le surnomme « le prophète de la radio en Afrique ». Le ministre Abdoulatif Coulibaly, qui l’a côtoyé dans les années de fondation, confirme : avant Giorgio, des régions entières du Sahel ne disposaient d’aucune émission locale dans leur langue. La radio de Lolli n’était pas un objet technique. C’était un acte politique.

Lolli va plus loin encore. Il fonde des écoles gratuites de radiotechniciens au Togo et au Mali, formant des générations de jeunes Africains qui gèrent aujourd’hui leurs propres stations en toute autonomie. Sa bibliothèque personnelle — qu’il distribuait à ses collaborateurs, parle d’elle-même : des ouvrages d’histoire, de politique, d’économie. Il ne s’agissait pas de livrer du matériel. Il s’agissait de transmettre une vision. Sa radio X-Solaire à Lomé a été fermée plusieurs fois « pour des raisons ridicules », lui-même a été arrêté, volé, rarement payé. Il est resté. Parce qu’il n’était pas là pour faire fortune. Il était là pour faire l’Histoire.

C’est précisément cette histoire que deux cinéastes livournais — Federico Bacci et Francesco Eppesteingher — ont décidé de porter à l’écran. Leur documentaire, « Radio Solaire – Radio Diffusion Rurale » (75 minutes, produit par Materiali Sonori Cinema), tresse deux fils narratifs. D’un côté, les archives que Lolli avait lui-même accumulées pendant quatre décennies : des heures de tournage en Super 8, VHS et U-matic, des images parfois ternies, vacillantes, mais d’une rareté absolue. De l’autre, le voyage contemporain d’Abdrahmane Cissoko — ancien élève et collaborateur de Lolli qui s’est donné pour mission de réaliser le dernier souhait de son maître : construire une station FM à Kidira, à la triple frontière Sénégal-Mali-Mauritanie, dédiée aux jeunes migrants africains. Les réalisateurs eux-mêmes ont rapporté l’émetteur au Sénégal.

Le film débute en avant-première mondiale au 21e Biografilm Festival de Bologne en juin 2025 et repart avec deux prix : le Prix TOP DOC et le Prix Hera « Nouveaux Talents », décernés « en témoignage de la valeur cinématographique et de l’impact humain et social de l’histoire racontée ». Il sort dans les salles italiennes en novembre 2025, de Florence à Milan en passant par Bologne et Rome. Partout, les réalisateurs font salle comble. Partout, la question revient : comment n’a-t-on pas su ?

La réponse est peut-être dans l’épilogue même du film : le récit se conclut en Toscane, avec la naissance de Radio Solaire Livorno, radio pirate pour une communauté multiethnique. Comme si la révolution de Lolli avait fait le tour du monde pour revenir en Europe par les ondes des migrants qu’il avait voulu protéger. Un pont entre deux rives, entre deux histoires et maintenant, entre deux salles de cinéma.

Car c’est au Sénégal que le film fait sa tournée africaine, du 29 avril au 2 mai 2026, sous l’égide de l’Institut Culturel Italien de Dakar. Deux étapes au cœur du 17e Festival International du Film Documentaire de Saint-Louis, STLOUIS’DOCS — l’unique festival africain entièrement consacré au documentaire, qui rassemble cette année 42 films de 22 pays — et une projection finale au Cinéma Pathé de Dakar. Entrée libre. Avec les réalisateurs et Abdrahmane Cissoko sur scène. Comme il se doit.

Pour les professionnels de la radio africaine, pour les journalistes de la presse sénégalaise, pour les chercheurs en sciences de la communication et pour le grand public, ce documentaire est bien plus qu’un hommage. C’est un document de mémoire fondateur. Combien de stations actives aujourd’hui au Sénégal, au Mali ou au Togo ignorent qu’un technicien de Bologne a posé leurs premières antennes ? Lolli n’a pas colonisé l’Afrique. Il l’a connectée à elle-même. Il est temps que l’Afrique le sache.

MERCREDI 29 AVRIL · 20h30 — Pikine, quartier de Saint-Louis

  • Projection hors compétition au STLOUIS’DOCS 2026
  • Avec : Radio Sud FM & Mobi Ciné Saint-Louis

JEUDI 30 AVRIL · 19h30 — Ndiébène Gandiol

  • Projection hors compétition au STLOUIS’DOCS 2026 — espace public
  • Avec : Centre Culturel Aminata de Gandiol, Hahatay & Mobi Ciné Saint-Louis
  • SAMEDI 2 MAI · 19h00 — Dakar, Cinéma Pathé
         Entrée libre dans la limite des places disponibles

Alioune Ndiaye

Auteur/autrice

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