Dans un entretien accordé à Chérif Diop sur la chaîne EvenProd, le professeur Souleymane Bachir Diagne dresse un diagnostic inquiétant mais non dénué d’espoir sur les mutations que traverse l’humanité. Face à la question kantienne « Que nous est-il permis d’espérer ? », le philosophe identifie 2025 comme « un point de bifurcation important dont on ne sait pas trop sur quoi il va déboucher ».
Le penseur sénégalais n’épargne aucune région du globe dans son constat. « Nous n’aurions jamais pensé il y a quelques années seulement que la guerre ferait un grand retour sur un continent qui pensait s’en être débarrassé, c’était le continent européen », déplore-t-il en évoquant la guerre russo-ukrainienne qui entre dans sa troisième année.
Au Moyen-Orient, Diagne relève « un niveau atteint par les atrocités » qui est « quelque chose d’absolument extraordinaire ». Il rappelle qu’après les événements du 7 octobre, « ça s’est continué par une destruction quasi complète aujourd’hui de Gaza ». Le philosophe s’alarme particulièrement du fait qu’une armée « qui pourtant avait une réputation d’être une armée très morale guidée par l’éthique » ait pu « accepter de réduire à la famine une population ».
Un signe ne trompe pas selon lui : « Pour une fois, on n’a même pas envisagé la possibilité » de respecter la trêve olympique, cette tradition millénaire qui imposait une pause dans les conflits pendant les Jeux.
Au Sahel, Souleymane Bachir Diagne identifie « une crise spirituelle profonde, une crise culturelle profonde ». Le djihadisme présente selon lui « deux visages » : « un visage de grand banditisme » lié aux trafics, et « une conception exclusiviste et fermée de l’islam ».
Cette dernière dimension le préoccupe particulièrement car elle va « contre l’humanisme et la tradition spirituelle de notre région ». Le philosophe rappelle que « l’islamisation de l’Ouest africain n’a jamais été une islamisation guerrière » et que « la tradition d’islamisation dans notre région a été plutôt une tradition qui s’est faite le long des routes qui étaient des routes de commerce, des routes de rencontre, des routes de négociation ».
La fracture de la CEDEAO, un « drame »
Le retrait effectif du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO le 29 janvier 2025 constitue pour Diagne « un drame » et « un recul majeur ». « Nous ne construirons l’Ouest africain qu’avec la CEDEAO », affirme-t-il catégoriquement.
Le philosophe met en garde contre le réveil des nationalismes : « Le nationalisme a une face obscure, une phase négative qui est que le nationalisme fragmente ». Il plaide pour que « la mission » du Sénégal, qui « est relativement proche à l’oreille des pays de l’AES », consiste à « faire en sorte que l’AES rejoigne la CEDEAO ».
Pour Diagne, l’horizon doit rester celui des « États-Unis d’Afrique », concept porté aussi bien par Kwame Nkrumah que par Léopold Sédar Senghor.
Le professeur s’inquiète du « développement d’un certain scepticisme démocratique » chez la jeunesse africaine. « On n’y croit plus trop », constate-t-il, avant de rappeler que « la démocratie repose aussi sur la foi en la démocratie ».
Il illustre la fragilité démocratique avec un exemple frappant : « Il a suffi qu’un président dise ‘Mais non, je n’ai pas perdu’ et le Pentagone a été envahi », en référence à la crise du Capitole aux États-Unis. « Le geste » de reconnaître sa défaite « n’est inscrit dans aucune institution. Ça n’est pas une affaire d’institution, c’est une affaire de foi dans les institutions », souligne-t-il.
Selon Souleymane Bachir Diagne, l’intelligence artificielle représente « un défi anthropologique » car « l’humain va aujourd’hui devoir composer avec une technologie qui est d’un ordre différent des technologies que l’humanité s’est donné jusqu’à présent ».
L’IA possède « une certaine autonomie et une certaine capacité de se transformer elle-même », explique le philosophe. Elle ne remplace plus seulement « des activités que l’on peut considérer comme mécaniques » mais également « des activités intellectuelles et des activités de création ».
Les chiffres sont alarmants. Diagne cite même Elon Musk qui « a annoncé que dans moins d’une génération le travail lui-même serait totalement démodé et disparaîtrait ». Le philosophe s’alarme de la capacité de l’IA à créer des « faits alternatifs ». Il évoque l’exemple récent d’une « journaliste qui avait tous les attributs » du métier et qui « a annoncé qu’un coup d’état avait été déjoué en France. Et bien cette femme a été fabriquée de part en part ».
Le créateur ? « Un adolescent burkinabé qui a fait réagir le président de la deuxième puissance européenne », raconte Diagne. « Cela nous indique ce qu’est la puissance de l’intelligence artificielle », conclut-il.
« Si la réalité elle-même est numérisée, elle se présente sous forme numérique et que la numérisation a une autonomie telle qu’elle peut fabriquer de la réalité, vous pouvez en effet avoir des réalités alternatives », analyse le penseur.
La spiritualité comme rempart
Pour Souleymane Bachir Diagne, la réponse africaine au défi de l’IA repose sur deux piliers : « Le maître mot, l’alpha et l’oméga, c’est la formation » et un « panafricanisme véritable ».
Il cite en exemple le Rwanda, le Kenya (« qui développe une région qui est comparée à une forme de Silicon Valley »), l’Afrique du Sud et le Maroc comme des pays ayant « compris les enjeux ».
Concernant la souveraineté numérique, alors que « plus de 97% de nos données sont hébergées à l’étranger », le philosophe estime que « l’hébergement des données, c’est extrêmement cher, mais il faut y mettre le prix ». Il salue la création par le Sénégal d’un centre de données dans le cadre du « New Deal technologique », tout en insistant sur la nécessité d’une « mutualisation » continentale.
Réagissant au thème de la rentrée de l’Académie africaine des sciences sur « intelligence artificielle et intelligence spirituelle », Diagne affirme : « Nous n’avons jamais eu autant besoin d’une orientation spirituelle pour les projets et les directions que nous sommes en train de prendre ».
« La spiritualité doit être un rempart parce qu’elle est surtout un phare », explique-t-il. Il appelle à une « politique d’humanité » où « la constitution d’un horizon commun est essentielle dans tous les domaines ».
À l’occasion du centenaire de Franz Fanon célébré à Dakar, le philosophe rappelle une dimension souvent oubliée du penseur anticolonial : son universalisme. Il cite la conclusion de « Peau noire, masques blancs » où Fanon écrit : « Je ne suis pas seulement responsable de la révolte de Saint-Domingue, je suis également responsable de la guerre du Péloponnèse comme de l’invention de la boussole ».
« Il y a un héritage humain universel qui doit être le nôtre », insiste Diagne, mettant en garde contre le relativisme ambiant et la « confrontation des épistémologies différentes ».
Malgré ce tableau sombre, Souleymane Bachir Diagne refuse le pessimisme. « Nous avons touché un fond, dit-il, mais ce n’est pas un point de non retour. Je pense que c’est un point d’inflexion où il faut que nous fassions attention aux germes de changement ».
Le philosophe voit des raisons d’espérer dans les tentatives de « faire humanité ensemble », citant notamment la COP qui s’est tenue au Brésil malgré l’absence américaine. « L’idée de faire humanité ensemble s’impose malgré tout à nous », conclut-il.
« Voilà les raisons que nous avons d’espérer », affirme le penseur sénégalais en réponse à la grande question kantienne qui a guidé cet entretien de fin d’année.

