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La contribution de Serigne Saliou Mbacké au développement agricole du Sénégal à travers l’expérience de Khelcom

Dans le contexte des sociétés africaines contemporaines, marquées par la persistance de défis structurels en matière de développement, d’insécurité alimentaire et de pauvreté rurale, certaines initiatives communautaires émergent comme des modèles alternatifs d’autonomisation économique. Celles-ci démontrent que des dynamiques endogènes, portées par des acteurs religieux, culturels ou traditionnels, peuvent contribuer de manière significative à la transformation des structures économiques et sociales, en dehors des paradigmes imposés par les institutions internationales. L’expérience du projet agricole de Khelcom, au Sénégal, en est une illustration particulièrement éloquente. Elle met en lumière l’articulation possible entre valeurs spirituelles, travail collectif et développement durable.

Le projet de Khelcom trouve son origine dans l’engagement d’un leader religieux sénégalais d’envergure, Serigne Saliou Mbacké, cinquième khalife général de la confrérie mouride. Son magistère, exercé entre 1990 et 2007, fut marqué par une volonté profonde d’inscrire les enseignements soufis dans une praxis concrète visant à améliorer les conditions de vie des populations. Loin de dissocier la spiritualité des réalités économiques, il fit de l’agriculture un pilier fondamental de sa vision du progrès social. Dans un pays où la majorité de la population dépend directement des activités agricoles, son action en faveur de l’autosuffisance alimentaire s’inscrit dans une lecture stratégique des ressources locales et des besoins nationaux.

Le projet agricole de Khelcom, situé dans la région de Kaffrine, constitue à cet égard l’illustration la plus manifeste de cette vision. Il est le fruit d’une planification réfléchie et d’un engagement sans relâche en faveur de l’autosuffisance alimentaire. En 1991, le gouvernement sénégalais, dirigé alors par le président Abdou Diouf, attribue officiellement à Serigne Saliou une portion de 45 000 hectares d’une forêt classée déclassée quatorze ans plus tôt : la forêt de Mbengué. Cette attribution, bien qu’appuyée par l’État, s’est néanmoins heurtée à des résistances, notamment de la part de certains bailleurs et institutions internationales qui redoutaient de voir une personnalité religieuse disposer d’un tel espace foncier. Ce contexte politique et diplomatique complexe témoigne des tensions sous-jacentes entre souveraineté nationale et ingérence externe dans les choix de développement.

Malgré ces oppositions, Serigne Saliou Mbacké persiste et met en œuvre le projet de Khelcom sans aucune assistance financière extérieure. Aucun fonds public, aucune subvention de l’État, aucun appui bilatéral ou multilatéral n’aura contribué à sa réalisation. Toute la dynamique repose sur la mobilisation de ressources internes à la communauté mouride : ses propres moyens financiers, l’engagement bénévole des disciples, l’organisation logistique reposant sur des réseaux confrériques solidement établis. Il faut souligner ici le caractère profondément autogéré et communautaire du projet, qui en fait un modèle de développement alternatif, fondé sur l’éthique du don, de la responsabilité collective et de l’entraide sociale.

Khelcom devient rapidement un espace de production agricole d’une efficacité remarquable. Les potentialités agroécologiques du site sont mises à profit avec intelligence. Environ 83 % des terres sont cultivées avec des spéculations comme l’arachide, le mil ou le sorgho, qui correspondent aux cultures traditionnelles bien adaptées au climat sahélien. Les 17 % restants sont réservés au maïs et aux cultures maraîchères, dans le but de diversifier la production et de réduire la dépendance alimentaire. À cela s’ajoute la culture d’arbres fruitiers (manguiers, citronniers, goyaviers), qui permet non seulement d’enrichir le régime alimentaire mais aussi de contribuer à la lutte contre la désertification, phénomène récurrent dans cette région du centre du pays. L’élevage n’est pas en reste : des milliers de bœufs sont entretenus dans le périmètre, en complément des activités végétales. Cette intégration des productions agricoles et animales confère au projet une cohérence agro-systémique rarement observée à une telle échelle dans le contexte sénégalais.

L’efficacité productive de Khelcom est à souligner. Chaque campagne agricole permet d’obtenir des milliers de tonnes de céréales et de légumes. Ces récoltes ne sont pas commercialisées à des fins lucratives mais servent essentiellement à nourrir les talibés des Daaras, ces écoles coraniques traditionnelles que Serigne Saliou organisait autour d’une éducation intégrale, combinant apprentissage religieux et initiation au travail agricole. Quinze Daaras sont directement approvisionnés par Khelcom, chacun abritant plus de deux cents élèves. Ce modèle éducatif basé sur l’autoproduction et l’autosuffisance est une innovation majeure dans le paysage scolaire sénégalais. Il permet de rompre avec la logique de mendicité qui entoure souvent les talibés et de les insérer dans un système de production valorisant l’effort, la solidarité et la discipline.

La portée sociale du projet dépasse ainsi le simple cadre de la production alimentaire. Il participe à une véritable ingénierie communautaire, où l’éducation, le travail et la spiritualité sont liés dans une même finalité émancipatrice. Serigne Saliou Mbacké, en créant Khelcom, a montré qu’il était possible de concilier valeurs religieuses et exigences modernes de développement, sans pour autant renier l’identité culturelle et spirituelle des populations. Il proposait, ce faisant, une alternative crédible aux modèles de développement importés, souvent inadaptés aux réalités locales et sources de dépendance structurelle.

L’initiative de Khelcom peut également être interprétée comme une forme de critique implicite à l’endroit des politiques publiques agricoles menées par l’État sénégalais depuis l’indépendance. Alors que ces politiques se sont souvent heurtées à des contraintes budgétaires, à des injonctions des institutions de Bretton Woods ou à des logiques technocratiques déconnectées du terrain, Serigne Saliou a mis en œuvre, sans moyens extérieurs, une stratégie viable, efficace et durable. Ce contraste interroge sur la capacité réelle de l’État à capitaliser sur les initiatives locales et à valoriser les savoir-faire endogènes. Plus encore, il invite à repenser le rôle des confréries religieuses non pas comme de simples entités spirituelles, mais comme des acteurs de développement à part entière, disposant de ressources matérielles, humaines et symboliques considérables.

Le cas de Khelcom démontre qu’il est possible de construire une souveraineté alimentaire à partir des ressources internes, en s’appuyant sur la mobilisation populaire, la mise en valeur rationnelle du sol, et la transmission de valeurs éducatives structurantes. Ce modèle communautaire offre une alternative concrète aux paradigmes de dépendance alimentaire, souvent imposés par des politiques agricoles tournées vers l’exportation ou la spéculation foncière. Il rappelle que la lutte contre la pauvreté passe avant tout par la valorisation du territoire national, la sécurisation foncière des populations rurales, et la réhabilitation du travail comme principe de dignité.

La dimension écologique du projet n’est pas non plus négligeable. En optant pour une agriculture extensive, adaptée aux conditions climatiques, intégrée aux besoins de la communauté, Serigne Saliou a anticipé certaines problématiques environnementales majeures : la dégradation des sols, la perte de biodiversité, la raréfaction de l’eau. Par la plantation d’arbres fruitiers, l’entretien des surfaces arables et l’association raisonnée des cultures, Khelcom se présente également comme un laboratoire agroécologique exemplaire. À l’heure où les effets du changement climatique se font de plus en plus sentir, cette approche durable et équilibrée mérite d’être analysée, diffusée et soutenue.

L’un des enseignements fondamentaux de cette expérience est la place centrale qu’elle accorde à la spiritualité dans la gestion du développement. Dans la pensée de Serigne Saliou, le travail de la terre n’est pas une simple activité économique, mais un acte de foi, une forme de prière en action. En valorisant le travail agricole, il réhabilite une activité souvent dévalorisée dans les représentations sociales postcoloniales. Il invite ainsi à une refondation du rapport au travail et à la nature, en dépassant la dichotomie entre sacré et profane. Cette vision intégrale du développement pourrait constituer une base féconde pour une nouvelle pensée économique africaine, fondée sur la complémentarité entre spiritualité, productivité et solidarité.

Toutefois, le projet de Khelcom constitue une réalisation exceptionnelle, à la fois par son ampleur, ses résultats tangibles et sa signification symbolique. Il incarne une vision du développement centrée sur l’autonomie, la résilience et la justice sociale. Son initiateur, Serigne Saliou Mbacké, apparaît non seulement comme un guide religieux, mais également comme un architecte de la souveraineté économique nationale. Dans un contexte où le Sénégal et de nombreux pays africains peinent à sortir de la dépendance structurelle vis-à-vis de l’extérieur, son expérience mérite d’être étudiée avec rigueur, enseignée dans les écoles de développement et intégrée dans les politiques publiques.

Le défi contemporain est donc double : d’une part, préserver l’héritage matériel et immatériel de Khelcom ; d’autre part, en tirer les enseignements nécessaires pour inspirer une refondation des politiques agricoles nationales, qui placeraient les communautés locales, les savoirs endogènes et les valeurs spirituelles au cœur du processus de transformation. Khelcom, loin d’être un cas isolé, peut être le socle d’une nouvelle orientation stratégique, fondée sur les forces internes du pays. À l’instar de Serigne Saliou Mbacké, il est temps pour les décideurs de croire en la capacité des Sénégalais à construire eux-mêmes les conditions de leur prospérité. Il ne s’agit pas seulement de rendre hommage à un homme, mais de prolonger son œuvre en lui donnant la portée institutionnelle qu’elle mérite.

Modou N’DIAYE

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