Le scandale de la dette cachée sous Macky Sall continue d’exacerber les tensions entre le président Faye et son Premier ministre, alors que Dakar négocie avec le FMI pour éviter le défaut.
La dette cachée du Sénégal continue d’agiter les milieux économiques et politiques. À l’issue de sa mission au Sénégal, le 6 novembre, le Fonds monétaire international (FMI) a annoncé la prolongation des discussions. Dans son communiqué final, le FMI souligne : « Les discussions ont été productives et se sont concentrées sur les actions requises pour traiter les vulnérabilités budgétaires et de dette mises en évidence par l’épisode de la dette cachée, posant ainsi une base solide pour la poursuite des échanges dans les semaines à venir en vue d’un éventuel nouveau programme soutenu par le FMI. » Visiblement, l’Institution de Bretton Woods tenait à prolonger les discussions et à souligner les points à régler pour s’engager dans un nouveau programme avec le Sénégal.
En effet, depuis l’annonce d’une dette cachée, le programme d’appui de 1,8 milliard de dollars engagé par l’institution a été suspendu. Cette prolongation, alors que le pays recherche désespérément des moyens de se financer sans trop creuser plus profond son endettement, ne passe pas. Dakar attend ce programme d’appui du FMI avec impatience pour rassurer ses créanciers, les marchés et stabiliser son économie.
Meeting politique
À la surprise générale, après l’annonce du FMI de poursuivre le dialogue, le Premier ministre s’est mis en congé pour organiser un grand meeting politique, le 8 novembre. L’idée était certainement de montrer sa force politique. Pour rappel, Ousmane Sonko, leader du Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), s’étant vu refuser sa candidature à la présidentielle, avait favorisé l’émergence d’un homme, Bassirou Diomaye Faye, et ainsi présenté un ticket à deux têtes. Avec un slogan : « Diomaye mooy Sonko » (« Diomaye, c’est Sonko », en wolof).
Depuis ce meeting, les esprits s’échauffent. Tout cela se passe dans un climat politique qui s’est extrêmement tendu ces dernières semaines. Entre le Premier ministre Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye, la communication ne passe plus. Les divergences entre les deux hommes se multiplient, révélant au grand jour les tensions qui traversent leur parti, le Pastef. Conflit de leadership, divergences stratégiques, de vision… Les Sénégalais sont sidérés et un seul sujet anime les conversations : la crise politique qui se révèle au grand jour.
À l’occasion de ce « Tera meeting », Ousmane Sonko, reprenant son antienne souverainiste, a accusé les responsables du FMI de faire pression pour une restructuration de la dette sénégalaise, une démarche qu’il a catégoriquement rejetée. Une restructuration apporterait seulement un soulagement à court terme, mais des coûts élevés à long terme. « Le Sénégal sera perçu comme un pays au bord de la faillite. Il sera également difficile d’attirer des investisseurs, et les créanciers pourraient engager des actions en justice », a-t-il justifié.
Les déclarations sur la dette de Sonko lors du meeting ont fait vaciller les obligations souveraines sénégalaises (eurobonds) dès l’ouverture des marchés le lundi 10. Les eurobonds arrivant à échéance en 2031 ont plongé de 4,3 % pour atteindre 72,6 cents, enregistrant leur pire performance depuis leur émission, selon les données compilées par Bloomberg. Déjà, à l’annonce de la prolongation des discussions, le marché avait réagi à la baisse. Les eurobonds permettent au pays d’emprunter de l’argent sur les marchés internationaux.
Après cette vive réaction du Premier ministre sénégalais, le FMI a tenu à préciser sa position dans un entretien à Reuters. Un porte-parole du FMI a déclaré que l’institution a bien discuté de diverses options avec le Sénégal, mais que la décision finale appartient aux autorités sénégalaises. « Le choix et la nature spécifique des opérations sur la dette, ainsi que la décision de restructurer ou non les obligations de dette, restent une décision souveraine », a-t-il affirmé.
Une dette qui se creuse
La dette cachée du pays, mise au jour après le départ du président Macky Sall en 2024, pèse comme une épée de Damoclès sur les finances nationales. Depuis sa révélation, l’évaluation de la dette ne cesse de s’alourdir. Une première estimation chiffrait le poids de cette dette à environ 100 % du PIB, contre les 70 % annoncés par l’ancienne équipe de Macky Sall. Au fil des mois et des audits, le poids de la dette est passé de 100 % à 120 % du PIB fin juin 2025. Après deux semaines de mission à Dakar, le FMI estime désormais la « dette du secteur public et parapublic à 132 % du PIB à fin 2024, dont 4 % d’arriérés intérieurs de paiement ». Un certain flou persiste toujours quant aux montants exacts. Le FMI attend toujours les résultats de l’audit en cours mené par l’Inspection générale des finances sur lesdits arriérés de paiement.
Ce trou de la dette qui s’agrandit au fil des évaluations a entraîné des dégradations successives de la note attribuée au Sénégal par les agences de rating. Dakar se rapproche du risque de défaut de paiement. Ainsi, le 10 octobre, l’agence de notation internationale Moody’s a abaissé la note souveraine du pays de B3 à Caa1 avec une perspective négative. C’est la troisième baisse depuis le début de l’année, liée à des risques accrus sur la dette et les liquidités. Cette annonce avait soulevé un torrent de colère de la part de l’exécutif. Le 16 novembre, Standard & Poor’s dégrade la note du Sénégal pour la deuxième fois depuis le début de l’année. La note passe de « B- » à « CCC+ », cette dernière fait du Sénégal un pays considéré comme très vulnérable face à leurs obligations financières. Une sanction qui intervient alors que Dakar multiplie les emprunts sur les marchés régionaux et domestique.
« On n’a jamais vu une dette cachée de cette importance » en Afrique, a affirmé Edward Gemayel, le chef de mission du FMI, devant les journalistes, à l’issue de la mission. Désormais, la dette est estimée à plus de 11 milliards de dollars. C’est bien l’importance de cette dette qui complique les négociations. Pour autant, le FMI reconnaît que « les autorités ont fait preuve d’un engagement fort en faveur de la transparence et des réformes ». Pour le FMI, il faut aller plus loin. En prenant des mesures concrètes pour s’attaquer aux causes profondes de la dette cachée passée et renforcer l’intégrité des finances publiques, tout en reconnaissant que des efforts importants seront encore nécessaires pour faire face aux pressions élevées sur la dette.
Du point de vue économique, cette dette pèse sur le budget du pays et limite fortement les marges de manœuvre alors que la population est confrontée au renchérissement du coût de la vie. La hausse du prix des produits alimentaires, la pression sur les loyers, le chômage notamment des jeunes persistant se traduisent par une chute du pouvoir d’achat. Les attentes vis-à-vis du nouveau régime étaient fortes : une justice équitable, un redressement éthique et un État au service du peuple. L’espoir suscité par le changement politique risque de se transformer en grande déception.

